La Fronde et les dernières années de Mazarin

La révolte appelée la Fronde, nom assimilé à un jeu d’enfant consistant à s’envoyer des cailloux avec des frondes, fut une période où effectivement les aspects puérils ne manquèrent pas, avec des gens changeant de camp avec désinvolture, pendant que d’autres se donnaient l’illusion d’être des acteurs de romans. Bref, la Fronde prit souvent l’allure d’une aventure presque légère, alors que dans sa finalité elle témoignait des prétentions qu’avaient les parlementaires à limiter l’absolutisme royal. Mais elle n’avait aucune chance d’aller au bout de ces prétentions, dans la mesure où les Grands ont souvent fait preuve d’un esprit d’indiscipline que l’on assimilerait presque de nos jours à de l’anarchie. Enfin, entre le peuple et les Grands, il y avait trop de distance et trop d’intérêts divergents pour que ce mouvement puisse aboutir à faire obstacle aux décisions arbitraires du gouvernement. Et tout cela sur fond de guerre avec l’Espagne, ce qui compromit les succès français et retarda d’autant la conclusion de la paix. Cela permit même à l’ennemi d’intervenir dans les affaires du royaume, sans parler des inévitables dévastations dans plusieurs provinces qui ne pouvaient qu’accroître la misère dans ces régions.

Il y eut deux phases successives dans la Fronde, à savoir la Fronde parlementaire en 1649 et la Fronde des princes entre 1650 et 1652. Cela étant, on retrouve tout au long de la période la même coalition du Parlement, du peuple parisien et des princes contre Mazarin et le pouvoir. La Fronde parlementaire dura à peine trois mois, puisque dès la fin du mois de janvier 1649, Condé, resté fidèle à la régente, bloqua Paris avec 15.000 hommes. Le Parlement aidé de l’intrigant Paul de Gondi, coadjuteur de l’archevêque de Paris, qui aspirait à remplacer Mazarin et à devenir cardinal, organisa la résistance. Quant aux bourgeois parisiens, aux princes et aux grandes dames, ils s’amusèrent à jouer à la guerre.  Mais très rapidement ce jeu n’amusa plus grand-monde, car les parlementaires, qui n’avaient jamais réellement cessé de maintenir le contact avec Mazarin, s’effrayèrent de l’ampleur de l’agitation populaire et manifestaient leurs craintes devant les menées des princes qui recherchaient l’alliance des Espagnols. Du coup, ils choisirent de traiter avec la régente, et signèrent la paix de Rueil le 30 mars 1649.

Mais cette paix n’allait pas durer très longtemps du fait de Condé et de Gondi. Le prince de Condé, en effet, se considéra après la signature de la paix de Rueil comme le sauveur de la royauté, et exigeait des récompenses qui exaspérèrent tellement Anne d’Autriche qu’elle le fit arrêter. Mais loin de calmer les ardeurs de ses amis, cette arrestation allait provoquer des soulèvements dans plusieurs provinces du royaume, la Normandie, la Guyenne, la Bourgogne et le Poitou, sous l’impulsion de la femme de Condé et de sa sœur, la duchesse de Longueville. Et pour couronner le tout, de Gondi, furieux de n’avoir pas obtenu le chapeau de cardinal qui lui avait été promis, entraîna de nouveau Paris et le Parlement dans la révolte (février 1651). Face à cette coalition de tous ses ennemis, Mazarin feignit une nouvelle fois de céder, quittant la Cour  (nuit du 6 au 7 février) et remettant Condé en liberté. Il partit donc en Allemagne (à Brülh près de Cologne), sachant très bien que cette coalition de circonstance ne pouvait déboucher à court terme que sur la discorde entre rebelles…ce qui ne manqua pas d’arriver, la France tombant dans l’anarchie.

Les Parisiens se brouillèrent avec Condé, qui se réfugia à Bordeaux, ne craignant pas de s’allier avec l’Espagne (septembre 1651). Turenne, après avoir été lui aussi frondeur avant de revenir très rapidement dans le parti du roi, fut chargé de le combattre. Pour mémoire, Condé et Turenne, furent les plus grands soldats de l’époque de Louis XIV. Fermons la parenthèse pour noter que l’épisode principal de cette guerre se déroula le 2 juillet 1652, lorsque Condé qui était remonté de Bordeaux avec ses troupes, après avoir battu le maréchal d’Hocquincourt à Blenau (7 avril 1652),  se trouva pris entre l’armée royale (regroupée par Turenne) et les murs de Paris où le Parlement ne voulait pas le laisser rentrer. Condé semblait avoir perdu la bataille lors des combats du Faubourg Saint-Antoine contre Turenne, quand le canon de la Bastille se mit à retentir contre les troupes du roi. En même temps la porte Saint-Antoine était ouverte, et Condé put ainsi se réfugier dans la ville, coup de théâtre dû à l’œuvre de Mademoiselle de Montpensier, dite la Grande Demoiselle, fille de Gaston d’Orléans, une romanesque princesse de vingt six ans qui se voyait jouer un grand rôle dans le futur…qu’elle ne jouera pas, puisqu’elle connaîtra l’exil jusqu’en 1657 (à Saint-Fargeau), et sera à jamais brouillé avec le roi son cousin germain.

Mais de nouveau les frondeurs furent incapables de s’entendre, et les princes, les parlementaires et Gondi recommencèrent leurs disputes. On se battit, dès le 4 juillet, à l’Hôtel de Ville, où des magistrats furent massacrés. Condé fut finalement obligé de quitter Paris et rejoignit aux Pays-Bas les Espagnols. Son départ marqua la fin de la guerre civile, le Parlement lui-même demandant au jeune roi (14 ans à peine) de rentrer avec sa mère dans la capitale, dans l’enthousiasme général (octobre 1652). Quant à Mazarin, dont le rôle fut loin d’être négligeable en coulisses pendant cette période, il ne rentra que quelques mois plus tard (février 1653), après que les colères se fussent apaisées. Il eut bien raison d’agir ainsi, car il eut droit aux plus grands honneurs, avec un banquet à l’Hôtel de Ville où l’on but à sa santé et à celle « de tous les Mazarins ». Il fut dès lors plus puissant qu’il ne l’avait jamais été, au point que le roi lui faisait la cour comme un simple courtisan, et cela allait durer jusqu’à la fin de sa vie.

Dans ses dernières années, Mazarin allait travailler principalement à terminer la guerre avec l’Espagne, négociant et concluant le traité des Pyrénées (7 novembre 1659), qui marqua la fin d’un conflit entre la France et l’Espagne commencé en 1635. C’est à cette occasion que Condé obtint le pardon du roi, ce dernier n’ayant pas la même attitude qu’avec la Grande Demoiselle. Il est vrai que Condé avait pour lui sa valeur militaire, ce qui explique la mansuétude du roi à son égard, d’autant qu’il savait qu’il n’allait pas tarder à régner seul. De son côté Mazarin continuait à oeuvrer pour rétablir l’autorité du roi et réorganiser l’administration, avec un Parlement réduit à une stricte obéissance, et la réinstallation des intendants qui avaient été supprimés pendant la Fronde. Le cardinal fit aussi en sorte d’offrir à Louis XIV des collaborateurs de grande valeur, qui deviendront un peu plus tard les ministres de Louis XIV, Le Tellier (qui deviendra marquis de Louvois) pour diriger l’administration militaire, et un jeune bourgeois, Colbert, qui après avoir été l’intendant particulier du cardinal, deviendra le ministre de l’économie et des finances de Louis XIV. Mazarin profita aussi de cette période pour refaire sa fortune personnelle après son exil, et faire celle de sa famille, notamment ses sept nièces qui l’avaient rejoint en France, et qu’il maria aux plus grands seigneurs du royaume.

Un dernier mot enfin, pour noter que, comme lors de chaque guerre civile, la Fronde avait couvert la France de ruines, mais avait aussi assuré le triomphe de l’absolutisme. En fait notre pays était avide de paix intérieure et attendait un maître qui la lui donnerait.  Et cela tombait bien, car après la mort de Mazarin (9 mars 1661),  le roi était bien décidé à régner en maître, d’autant qu’il avait été profondément marqué par la période qu’il avait vécue entre le 5 janvier 1649 (nuit des Rois) où il fut emmené au château de Saint-Germain et le moment où il rentra à Paris en octobre 1652, après avoir passé presque quatre années à courir les provinces au milieu des troupes dans les perpétuelles alertes de la guerre. Dès lors, il eut constamment la crainte des désordres et la ferme envie de ne plus tolérer la moindre résistance à ses commandements. Dit autrement, il avait la volonté d’être un monarque absolu, dans une période où son peuple n’aspirait plus qu’à obéir.

Michel Escatafal

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