La riche histoire des présidents de la république (1)

L’élection et la prise de fonction d’un nouveau président de la république m’a donné l’idée d’écrire à nouveau une « petite » histoire des présidents de la république, histoire au demeurant très riche, parce qu’elle dépend pour beaucoup de leur personnalité, de la manière dont ils ont accédé au pouvoir, de la réalité de ce pouvoir, bref d’un ensemble d’éléments qui engendre une grande diversité entre eux. A travers ce petit résumé d’une période qui dure depuis 164 ans, de laquelle il faut retrancher la vingtaine d’années entre le coup d’Etat du 2 décembre 1851 et le 31 août 1871, plus le terrible épisode de l’Etat français avec la dictature de Pétain entre le 10 juillet 1940 et le 20 août 1944, nous découvrons que la fonction de président de la République est loin d’être une sinécure pour ceux qui en sont les détenteurs, même si les pouvoirs des présidents furent limités jusqu’en 1958.

Partie 1 (de 1848 à 1913)

Le premier constat que l’on puisse faire est que la durée des mandats fut dans l’ensemble peu homogène, quelques présidents se maintenant très longtemps dans la fonction, d’autres au contraire n’y restant que quelques mois. Par ailleurs, on notera que si certains se sentirent parfaitement à leur place tout au long de leur mandat, ce ne fut pas le cas de tant d’autres parce qu’ils n’en avaient pas les compétences, quelle que soit la manière dont ils accédèrent à la fonction suprême, en rappelant que l’élection au suffrage universel ne date que de 1962, à la notable exception de l’élection de 1848. Dans le même ordre d’idées, il faut noter que nombre de grands serviteurs de la République furent écartés ou ne postulèrent pas à la fonction de président, et parmi ceux-ci les plus célèbres furent Gambetta, Jules Ferry, Clémenceau, Aristide Briand, ou plus près de nous Mendès-France ou Raymond Barre.

En faisant cet historique, la première chose qui étonne est le nombre de présidents qui n’ont pas achevé leur mandat. En tout treize ont quitté leurs fonctions avant le terme fixé. Certains ont démissionné par devoir, d’autres parce que désavoués ou en désaccord avec la Chambre ou le peuple, quelques uns sont morts de maladie ou ont été assassinés. Fermons la parenthèse et examinons brièvement la manière dont chaque président a exercé son mandat.

Le premier d’entre eux fut Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon 1er. Il deviendra président après une vie d’errance qui le vit prendre part au soulèvement des libéraux italiens contre le pape en Romagne (1831), puis tenter un coup de main sur la ville de Strasbourg en 1836, ce qui le contraindra à quitter une première fois la France. Un peu plus tard, en 1840, il tentera un nouveau coup d’Etat à l’occasion du retour des cendres de son oncle. Cette nouvelle tentative échouera tout aussi lamentablement que la précédente et il sera incarcéré au Fort de Ham en Picardie. Il s’évadera déguisé en maçon (1846)…sans qu’il suscite la curiosité des ouvriers-maçons occupés à des réparations, même si deux d’entre eux furent étonnés de ne pas le reconnaître, au point qu’un dit à l’autre : « Ce n’est pas Berthon, c’est Badinguet ». Un nom qui deviendra pour la postérité le surnom du futur président et empereur, lequel après cet épisode rocambolesque s’installera de nouveau à Londres.

Louis-Napoléon Bonaparte profitera ensuite de la Révolution de 1848 pour retrouver la France, où, sous son seul nom et avec des idées aussi démagogiques que populistes, il se fera élire député, puis président de la République au suffrage universel (rien que les hommes) avec 5.500.000 voix contre 500.000 à celui qui est arrivé second (Cavaignac) et 400.000 au troisième (Ledru-Rollin). Un véritable plébiscite! La suite, nous la connaissons, avec l’impossibilité pour le président de se représenter en 1852 (refus de l’Assemblée), ce qui l’amena à trancher le conflit par le coup d’Etat du 2 décembre 1851. Empereur pendant 18 ans, il quittera le pouvoir après la guerre avec la Prusse et la capitulation de Sedan (2 septembre 1870), détrôné par la révolution du 4 septembre.

Le second fut Adolphe Thiers, farouche opposant à l’Empire après l’avoir servi, mais aussi l’homme qui fit écraser la Commune de Paris au prix d’une répression sanglante. Il est généralement considéré comme ayant été président, mais dut démissionner après avoir échoué dans sa tentative de faire reconnaître législativement…la république. Porté au pouvoir par les élections du 8 février 1871, Thiers reçut du Parlement la magistrature suprême le 31 août 1871 pour une durée de trois ans, après avoir failli être renversé par l’insurrection de la Commune de Paris entre mars et mai 1871. En réalité il exerça ses fonctions moins de deux ans, jusqu’au 24 mai 1873, les membres de la majorité monarchiste voulant lui imposer une tutelle qu’il refusait, juste après avoir conclu une nouvelle convention avec les Allemands, réglant la totalité de l’énorme indemnité de guerre, ce qui assurait la libération du territoire et le départ des troupes d’occupation.

Le maréchal de Mac Mahon, duc de Magenta, lui succéda. De tendance légitimiste, il s’est vu confier le pouvoir pour dix ans par l’Assemblée (390 voix sur 721 présents, les Républicains s’étant abstenus), celle-ci de tendance plutôt monarchiste voulant rendre possible une éventuelle restauration. Mac Mahon fit savoir qu’il se contenterait de sept ans, ce qui deviendra la règle jusqu’en 2002. En réalité il ne fera pas sept ans, car face à une majorité républicaine importante issue des élections du 5 janvier 1879, il ne disposait plus d’aucun pouvoir et en tira les conséquences en démissionnant le 30 janvier 1879. A noter qu’il fut le seul président de la troisième République à avoir osé prononcer la dissolution de l’Assemblée (25 juin 1877), ce qui explique en grande partie l’instabilité politique connue par la France jusqu’en 1940. C’est aussi lui qui s’installa définitivement à l’Elysée, à partir de septembre 1874, avec sa famille, avant que par une loi du 22 janvier 1879 le palais de l’Élysée devienne officiellement la résidence des présidents de la République française.

Mac Mahon fut remplacé le jour même de sa démission par Jules Grévy (563 voix sur 713 votants) qui sera dans un premier temps considéré comme un intérimaire. En fait, il sera président de la République pendant presque neuf ans, du 30 janvier 1879 au 2 décembre 1887. Il démissionnera contraint et forcé au début de son second septennat, suite à un ultimatum du Parlement en raison des agissements douteux de son gendre Daniel Wilson (impliqué dans un trafic de décorations). C’est aussi à cette époque que débuta « le boulangisme » du nom d’un général ambitieux, Boulanger, qui finit par se suicider en 1891, après avoir renoncé à marcher sur l’Elysée comme la foule le lui demandait.

Pour lui succéder il fallait donc un homme qui ne pût prêter à aucun soupçon et Clémenceau proposa Sadi Carnot, petit-fils de l’organisateur de la victoire sous la première République. Il rétablit le prestige de la fonction de président de la République, par sa correction et la dignité de son attitude. Grand voyageur, à l’étranger comme en France, c’est au cours d’une des nombreuses visites qu’il fit dans les principales villes de province, qu’il tomba à Lyon sous le coup de poignard d’un anarchiste italien (Caserio) le 24 juin 1894, geste considéré comme une vengeance à l’encontre du président qui avait refusé de gracier, peu avant, des anarchistes condamnés à mort. C’est sous son mandat (en 1888) qu’éclata le scandale de la Compagnie du canal de Panama, où l’on découvrit que vingt-six parlementaires avaient touché des pots-de-vin.

Le septennat suivant ne dura que sept mois (27 juin 1894-16 janvier 1895). L’Assemblée ne souhaitant pas élire une personnalité trop marquante, se tourna vers Jean-Casimir Perier, petit fils de Casimir qui fut président de la Chambre sous Louis-Philippe, homme assez falot mais à la situation de fortune brillante héritée de sa famille (houillères et sidérurgie). Son élection ne l’enchanta pas, et l’on rapporta à l’époque que le lendemain du vote il fondit en larmes en déclarant : «Je suis prisonnier». Il ne le restera pas longtemps, car à la suite d’un débat sur les grandes compagnies de chemin de fer, se sentant totalement désavoué, il donna sa démission le 15 janvier 1895 en adressant ce message aux chambres : « Je ne me résigne pas à comparer le poids des responsabilités morales qui pèsent sur moi et l’impuissance à laquelle je suis condamné ». Décidément la fonction était maudite ! ». C’est pendant son mandat aussi qu’éclata l’affaire Dreyfus (1894).

Son remplaçant Félix Faure aurait en revanche honoré son mandat jusqu’au bout, voire même plus, compte tenu de la haute idée qu’il se faisait de sa fonction, et qu’il manifesta notamment dans les relations internationales. Ce fils d’artisan, lui-même ancien tanneur, qui avait bien réussi dans les affaires avait pris goût aux fastes et aux ors de la République, au point qu’il fut surnommé « roi-soleil », et il est vraisemblable qu’il aurait fait un mandat supplémentaire si la mort n’était intervenue à l’Elysée même (le 16 février 1899), alors qu’il était en galante compagnie (avec une dame aux mœurs légères) comme il en avait pris l’habitude. Cette aventure évidemment n’était pas de nature à relever le prestige de la présidence de la République, même si la vérité officielle fit état d’une « attaque d’apoplexie ». Parmi les autres évènements marquants de la présidence de Félix Faure, il faut citer le fameux « J’accuse…! » de Zola dans l’Aurore du 13 janvier 1898, article lié à l’affaire Dreyfus.

Tout cela finit par plonger le pays dans une agitation politique conduite par Déroulède et sa Ligue des patriotes, ce qui imposait la nomination d’un président à la réputation sans faille, Emile Loubet (gauche républicaine modérée), d’autant que le pays était divisé en deux clans antagonistes, liés à la révision du procès Dreyfus. C’est sous la présidence d’Emile Loubet que seront votées les lois sur les congrégations et sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat (1905), mais aussi que fut scellée la réconciliation avec l’Angleterre, et l’alliance avec l’Italie. Emile Loubet finira son septennat, en 1906, puis se retirera à Montélimar, pour y mourir dix-huit ans plus tard (20 décembre 1924), après avoir abandonné la politique. En tout cas, lui au moins avait achevé son septennat !

Il sera remplacé par un homme d’origine paysanne, né (comme moi) dans le Lot-et-Garonne, Armand Fallières, lui aussi membre de la gauche républicaine avec Jules Ferry. De petite taille, assez rond, son physique lui valut d’être la cible des caricaturistes. Avocat de profession, Fallières aura surtout l’intelligence de confier le pouvoir (présidence du Conseil) à des personnalités de premier plan (Clémenceau, Briand, Caillaux et Poincaré). Il placera aussi à la tête de l’armée, un général dont on allait très vite reparler au début de la guerre de 1914-1918, Joffre. Son septennat sera marqué par de multiples revendications sociales, par la crise viticole dans le Midi (1911), par la pacification du Maroc qui deviendra un protectorat français (1912), et par la formation de la Triple Entente avec la Grande-Bretagne et la Russie. Il laissera la place à Poincaré en 1913, en lui déclarant que « la place n’est pas mauvaise, mais il n’y a pas d’avancement », parodiant Napoléon qui avait affirmé qu’il ne voudrait pas être Dieu car « c’est un cul-de-sac ».

Michel Escatafal

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