Vespasien : un empereur unanimement regretté à sa mort

Au moment où naissait une nouvelle religion, le christianisme, l’Empire romain était un peu à la croisée des chemins après plusieurs règnes pour le moins agités. Si je parle du christianisme, c’est tout simplement parce que cette religion, que Néron avait contribuée à faire connaître en faisant arrêter et torturer tous ceux qui se réclamaient d’elle après l’incendie de Rome en juillet 1964, ne se bornait pas à un peuple ou à un groupe d’hommes comme le judaïsme, ou encore à une classe sociale, comme le paganisme de la Grèce et de Rome  qui considérait sa religion comme le monopole de ses citoyens. Non, le christianisme c’était autre chose avec son niveau moral, l’espoir qu’elle ouvrait au cœur des hommes, l’élan missionnaire dont elle les enflammait, ce qui faisait dire orgueilleusement à Tertullien quelques décennies plus tard : « Nous ne datons que d’hier et, déjà, nous remplissons le monde.

En tout cas, celui qui rendit sans le vouloir un beau service aux chrétiens fut un empereur qui avait pris les Juifs en grippe, et qui les persécuta, aidant ainsi, en les disséminant à travers le monde, à la diffusion de la nouvelle religion. Vespasien (9-79) monta sur le trône en l’an 70, après l’horrible interrègne qui suivit la mort de Néron et avec lequel prit fin la dynastie des Jules et des Claude. Celui qui avait succédé à Néron était le général rebelle Galba, un aristocrate qui n’était pas plus mauvais que beaucoup d’autres, d’un aspect physique qui contrastait avec les canons de la beauté, mais qui avait la manie de l’économie. Son premier geste, dès qu’il fut proclamé empereur, fut d’ordonner à tous ceux qui avaient reçu des dons de Néron de les restituer à l’Etat. Ce geste lui coûta la vie parce que, parmi ceux-là, il y avait les prétoriens.

Ceux-ci, le rencontrant sur le Forum où il se faisait porter en litière, trois mois après sa proclamation, lui coupèrent la tête, les mains, puis les lèvres et proclamèrent Othon comme son successeur.  Othon était un banquier qui avait déjà fait une banqueroute frauduleuse, et promettait d’administrer les finances publiques avec autant de légèreté qu’il avait administré les siennes propres.  A cette nouvelle, l’armée disloquée en Germanie sous le commandement d’Aulus Vitellius (15-69) et celle d’Egypte commandée par Vespasien se révoltèrent et marchèrent sur Rome. Le premier arrivé fut Vitellius. Il enterra Othon qui s’était déjà tué, se proclama empereur, mais s’abandonna à sa passion préférée, celle des repas dignes de Lucullus, et, trop occupé à faire bonne chère, négligea de se porter à la rencontre des forces de Vespasien qui avaient entre temps débarqué. Ce fut la sanglante bataille de Crémone qui trancha le sort de cette guerre de succession. Vitellius fut battu (20 décembre 69) et les Romains s’amusèrent tant qu’ils purent du massacre qui se déroula dans leur ville.

Tacite raconte que les gens s’entassaient aux fenêtres et sur les toits pour assister à la « boucherie », pariant pour les adversaires comme s’il se fût agi d’une partie de football. Entre un meurtre et l’autre, les combattants entraient dans les magasins, les saccageaient et, pour finir, y mettaient le feu. Parfois ils disparaissaient sous un porche parce qu’ils avaient rencontré une prostituée, et tandis qu’ils étaient avec elle, ils étaient poignardés par un nouveau client du parti adverse. Vitellius de son côté fut retrouvé en train de banqueter  (pour changer), et fut traîné nu à travers la ville, un lacet au cou, bombardé d’excréments, torturé avec une lenteur savante et jeté dans le Tibre. Cette ville qui riait de ces tueries fratricides, ces armées qui se révoltaient, ces empereurs qu’on couvrait d’excréments quelques jours après les avoir couverts d’acclamations : voilà ce qu’était devenue la capitale de l’Empire ! Heureusement pour elle, Vespasien était d’une autre trempe que ses prédécesseurs.

Titus Flavius Vespasien n’avait pas beaucoup vécu à Rome, car il était né en province, à Rieti, le 17 novembre de l’an 9, avant d’embrasser la carrière militaire qui l’avait conduit un peu partout. Il n’était pas noble, sortant de la moyenne bourgeoisie campagnarde, son père ayant été lui-même soldat avant de quitter l’armée avec le grade de centurion, pour devenir fonctionnaire puis banquier en Suisse. Ses grades et sa solde, il les avait gagnés au prix de mille sacrifices, ce qui explique son obsession de la discipline et de l’économie. Il avait soixante ans quand il monta sur le trône, mais ne les faisait pas. Son crâne était complètement chauve, il avait un visage ouvert, fruste et franc, encadré de deux oreilles immenses et poilues. Il détestait les aristocrates qu’il considérait comme des oisifs, et n’eut jamais la tentation snob de se faire passer pour l’un d’eux. Quand un héraldiste, pour l’anoblir, vint lui annoncer qu’il avait découvert son origine et qu’elle remontait à Hercule, il éclata de rire tellement il trouvait cela saugrenu. Lorsqu’il recevait quelque dignitaire, il palpait sa tunique pour se rendre compte si elle n’était pas d’une étoffe trop fine et le flairait pour vérifier s’il ne sentait pas le parfum. Il ne supportait pas ces raffinements-là. Aujourd’hui nous dirions qu’il n’était pas du tout « bling-bling ».

Son premier soin fut de ramener l’ordre dans l’armée et les finances. L’armée, il en donna l’adjudication à des officiers de carrière presque tous provinciaux comme lui. En fait les militaires étaient les seuls en qui il avait réellement confiance pour accomplir sa tâche d’empereur. Ensuite, pour redresser les finances, il choisit le moyen le plus expéditif : vendre au prix maximum les plus hautes charges publiques. « Quelle que soit la façon dont nous leur donnons de l’avancement, déclarait-il des fonctionnaires, ce sont tous des voleurs. Autant que, pour avancer, ils rendent à l’état un peu de leurs larcins » ! Il employa la même méthode pour réorganiser le fisc. Il le confia à des fonctionnaires choisis parmi les plus rapaces et les plus avides, et les lâcha avec les pleins pouvoirs dans toutes les provinces de l’Empire. On peut imaginer quelle plaie pour les pauvres populations ! Jamais les impôts à Rome n’avaient été payés avec une aussi impitoyable ponctualité.

Mais quand la rapine fut opérée, Vespasien rappela ses exécuteurs à Rome, les couvrit d’éloges et confisqua tous leurs biens personnels avec lesquels une fois le bilan rééquilibré, il dédommagea les victimes. Son fils, Titus, puritain rempli de scrupules, vint protester auprès de lui contre ces systèmes qui faisaient horreur à sa vertu bigote et candide. « Je suis prêtre dans le temple, répondit son père, mais avec les brigands, je me fais brigand ». Pour augmenter les rentrées de l’Etat, il inventa les petits monuments qui portent son nom en établissant qu’il y aurait une taxe pour qui s’en servirait, et une contravention pour qui n’en ferait pas usage. On n’avait pas le choix. Celui qui urinait à l’extérieur payait plus cher que celui qui venait uriner dedans. Contre cette mesure-là encore, Titus vint protester. Son père lui mit un sesterce sous le nez et lui demanda : « Sent-il quelque chose » ?

Ce fils délicat et correct, qu’il aimait tendrement, était la grosse préoccupation  de ce souverain sceptique. Vespasien ne prétendait pas réformer l’humanité et supprimer ses vices, mais seulement les maintenir tels quels. Pour lui donner l’expérience des hommes, il l’envoya remettre de l’ordre en Palestine où venait d’éclater la dernière révolution, qui fut la plus terrible . Les Juifs défendirent Jérusalem avec un héroïsme sans précédent. Selon un de leurs historiens, il en mourut deux millions ce qui peut paraître énorme, mais Tacite en reconnut six cent mille. Pour  venir à bout de la résistance, Titus livra la ville aux flammes qui détruisirent jusqu’au Temple (8 septembre 70), ce à quoi Titus ne voulait pas se résoudre afin de conserver à l’empire une des merveilles du monde. Parmi les survivants, les uns se tuèrent, d’autres furent vendus comme esclaves, d’autre encore s’enfuirent. Leur dispersion, commencée six siècles plus tôt, devint réellement la diaspora, avec dans le sac de la plupart de ces pauvres émigrants la parole du Christ.

Vespasien, tout fier, décerna à Titus un triomphe un peu privé de proportions avec le mérite militaire de l’exploit et fit construire le fameux Arc qui porte son nom. Mais, à sa grande épouvante, il vit son fils passer dessous en emmenant comme butin de guerre, une charmante fille juive, Bérénice. Vespasien ne voyait aucune objection à ce qu’il la gardât comme maîtresse, mais le malheur était que Titus voulait l’épouser, en soutenant qu’il l’avait « compromise ».  Vespasien ne comprenait pas du tout pourquoi ce garçon voulait confondre l’amour, caprice changeant et passager, avec la famille, institution sérieuse et permanente. Depuis qu’il était veuf, lui aussi avait pris une concubine, mais il ne l’avait pas épousée. Pourquoi Titus n’en faisait-il  pas autant et ne gardait-il pas Bérénice comme concubine ?  Cela dit, la pression de son père sera la plus forte, et Titus finira par renoncer à sa belle…ce qui inspirera nombre de poètes.

Quelque temps plus tard, ce fut à lui d’être empereur. Après dix années d’un sage gouvernement, le plus sage que Rome eût connu depuis Auguste, Vespasien revint un jour passer des vacances à Rieti. Il s’y rendait souvent pour retrouver des amis de jeunesse, chasser le lièvre avec eux, bavarder un peu, manger une platée de haricots à la couenne et faire une petite partie de cartes, tout cela faisant partie de ses amusements favoris. Hélas pour lui, il eut la mauvaise idée de soigner ses reins avec de l’eau de Fonte Cottorella. La cure n’était-elle pas indiquée pour lui ? Fit-il une erreur dans la dose ? Toujours est-il qu’il fut pris d’une colique et se rendit compte immédiatement que le mal serait sans remède, ce qui lui fit dire, sans se répartir de sa bonne humeur : « Aïe ! Aïe ! J’ai l’impression que je suis en train de devenir un dieu » !

Il faut rappeler que dans cette Rome d’adulateurs, c’était devenu désormais l’usage de diviniser tous les empereurs à leur mort. Après trois jours et trois nuits de dysenterie, il trouva encore la force de se lever, jaune comme un citron, le front couvert de gouttelettes de sueur, pour dire à l’assistance qui le regardait avec épouvante : Hé ! je sais bien, je sais bien !… mais que voulez-vous ? Un empereur doit mourir debout » ! Et c’est debout que le 24 juin 79 mourut cet empereur à l’œuvre considérable, qui en plus d’avoir remis de l’ordre dans l’administration et les finances publiques et pacifié l’empire, avait aussi su réformer le Sénat et l’ordre équestre, sans parler de la construction de monuments qui aujourd’hui font les délices des touristes visitant la « Ville éternelle », notamment le Colisée appelé jusqu’au Moyen-âge « amphithéâtre Flavien », bâti à l’emplacement du somptueux palais de Néron,  et le Capitole qui fut rebâti suite à un incendie lors de la guerre civile. Enfin Rome lui doit d’avoir introduit le principe de la filiation héréditaire, instaurant ainsi la dynastie des Flaviens, et préparant l’avènement de son fils Titus pour lui succéder. Bref, un empereur unanimement regretté, ce qui n’était plus le cas depuis la mort d’Auguste.

Michel Escatafal

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