Néron écoute Sénèque

Claude mort (54), c’est Néron qui lui succéda comme le voulait Agrippine, et encore une fois il semblait que c’était le bon choix pour Rome, d’autant qu’en dialecte sabin Néron signifie « fort ». J’ai dit encore une fois, parce qu’à chaque avènement d’un nouvel empereur, il était écrit qu’il gouverne avec un minimum de sagesse à ses débuts. En effet, ce fut toujours la suite qui fut douloureuse, notamment dans les cas de Tibère et Claude, et plus encore évidemment de Caligula. Hélas pour Rome, Néron n’allait pas déroger à la tradition, et si son règne commença de la meilleure des manières, très vite il devint un nouveau cauchemar pour les Romains. Cela dit, pendant cinq ans, Néron se montra un empereur judicieux et magnanime, mais s’il en fut ainsi ce fut essentiellement parce que Sénèque gouvernait en son nom.

Sénèque était un espagnol de Cordoue, issu d’une très riche famille et philosophe de profession. Il avait déjà fait parler de lui avant qu’Agrippine le choisît pour être le précepteur de son fils. Caligula l’avait condamné à mort pour impertinence, puis gracié parce qu’il était fortement asthmatique.  Claude l’avait exilé en Corse en raison d’une intrigue avec sa tante Julie, fille de Germanicus. Sénèque y était resté huit longues années, écrivant là d’excellents essais mais aussi quelques mauvaises tragédies. On ignore qui le proposa à Agrippine comme le plus indiqué pour élever Néron selon les principes du stoïcisme, dont il était considéré comme le maître incontestable. Quoi qu’il en soit, en quelques jours il passa de la condition de reclus à celle de précepteur de celui qui allait devenir le maître de l’Empire.

C’était un homme étrange, qui allait user de sa position sans trop de scrupules pour augmenter son patrimoine, ce qui ne le fit pas pour autant vivre comme un homme riche. Mangeant peu, ne buvant que de l’eau, couchant sur des planches, il ne dépensait son argent que pour acheter des livres et des œuvres d’art. Dès qu’il se maria il fut absolument fidèle à sa femme et répondait à ceux qui lui reprochaient son excessif amour du pouvoir et de l’argent : « Je ne fais pas l’éloge de la vie que je mène. Je fais l’éloge de la vie que je voudrais mener et dont, de très loin, en traînant la patte, je poursuis le modèle ». Alors qu’il était au sommet de sa puissance, un pamphlétaire l’accusa publiquement d’avoir volé à l’Etat trois cents millions de sesterces (au moins autant d’euros d’aujourd’hui), de les avoir multipliés par l’usure et de s’être délivré de ses rivaux  et de ses ennemis en les mettant en accusation. Sénèque qui, à ce moment-là, pouvait faire supprimer tous ceux qu’il voulait, ne répondit qu’en s’abstenant de dénoncer son dénonciateur, ce qui ne l’empêcha pas, d’après Dion Cassius (155-235), de continuer d’exercer l’usure.

Lorsque son pupille, Néron, monta sur le trône, Sénèque lui fit lire au Sénat un beau discours, dans lequel le nouvel et très jeune empereur (il avait dix-sept ans) s’engageait à n’exercer d’autre pouvoir que celui de commandant suprême de l’armée. Il est vraisemblable que personne ne le crut, mais Néron tint sa promesse pendant cinq ans, tous les autres pouvoirs étant exercés par Agrippine et Sénèque. Et les choses marchèrent assez bien tant que ces deux personnages furent d’accord. D’ailleurs, pendant ce laps de temps Néron prit quelques décisions judicieuses, repoussant la motion du Sénat proposant de lui faire élever des statues en or. Il refusa aussi de signer des condamnations à mort, s’écriant, la plume en l’air, pour une exception qu’il lui avait fallu faire à cette règle : « Comme j’aurais voulu n’avoir jamais appris à écrire » ! On avait fini par s’imaginer que Rome s’était trouvé un empereur d’une grande sagesse, s’intéressant exclusivement pour ses loisirs à la poésie et à la musique. Nul ne pensait qu’un jour cet homme tournerait le dos à toutes ces bonnes dispositions.

Ensuite Agrippine fit du zèle. Elle voulut tout faire par elle-même. Sénèque et Burrhus s’en alarmèrent, et pour la neutraliser ils poussèrent Néron à faire sentir son autorité. Agrippine, furieuse, menaça d’anéantir son propre ouvrage en mettant sur le trône Britannicus, fils de Claude. Néron lui répondit en faisant supprimer Britannicus (an 55) et en la reléguant dans une villa…où elle écrivit un livre de Mémoires sur Tibère, Claude et Néron, dans lequel Suétone et Tacite puisèrent de larges pages, ce qui n’est sans doute pas le meilleur service qu’ils aient rendu à l’histoire, compte tenu de l’esprit de vengeance de leur inspiratrice. Fermons la parenthèse pour nous demander quelle part a pu prendre Sénèque dans le meurtre de Britannicus. Dans la mesure où il est l’auteur d’un essai intitulé De la Clémence, nous souhaitons qu’il n’en ait pris aucune, mais personne n’oserait en jurer.

En tout cas, tant que Néron continua de mettre en pratique les théories de Sénèque, Rome et l’Empire furent tranquilles, le commerce prospéra, l’industrie se développa. Mais, à un certain moment, le pupille de Sénèque, qui n’avait pas vingt ans, commença à se tourner vers un autre maître, plus complaisant avec lui et qui, surtout, donnait mieux satisfaction à ses tendances d’esthète : Caïus Pétrone (27-66), l’arbitre de toutes les élégances romaines, le fondateur d’une catégorie d’hommes assez répandue : les dandies.

Il a été très difficile d’identifier ce riche aristocrate que Tacite nous décrit raffiné dans ses appétits, délicatement voluptueux, d’une conversation ironique et souverainement élégante, avec le Caïus Pétrone auteur du Satiricon, libelle formé de vers vulgaires jusqu’à l’obscénité, ne nous présentant que des personnages banals et des situations rebattues. S’il s’agit vraiment du même personnage, alors entre la façon dont on existe et dont on vit et celle dont on écrit, il y a un énorme fossé! Cela dit Néron, fasciné par le Pétrone qu’il avait connu dans le monde, raffiné, cultivé, grand séducteur d’hommes et de femmes, connaisseur infaillible de tout ce qui est beau, trouva plaisant d’imiter le mauvais poète et de mettre en pratique ses enseignements littéraires. Il prit pour camarades les héros du Satiricon et se mit à courir avec eux les quartiers les plus mal famés de Rome.

Sur le moment, le chaste Sénèque n’y trouva rien à redire. Il est même probable qu’il a poussé son disciple dans cette voie-là pour le distraire de plus en plus des problèmes du gouvernement qu’il préférait résoudre seul, ou bien avec Burrhus. C’est ainsi que, pendant quelques années, avec un empereur qui s’avilissait de plus en plus, l’Empire continua de prospérer. Trajan, plus tard, définit la premiere partie du règne de Néron comme « la meilleure période qu’ait connue Rome ». S’il avait perdu la vie à cette époque, il serait considéré comme un des plus grands hommes d’Etat de l’Antiquité ! Mais à un certain moment, le jeune souverain rencontra Popée, nouvelle Agrippine dans toute la fleur de sa beauté, et dont le rêve absolu était d’être impératrice. Pour y parvenir elle poussa Néron à devenir réellement empereur. Lorsqu’il la connut, Néron avait à peine vingt et un ans, une épouse très honnête, Octavie, qui supportait avec une grande dignité ses malheurs conjugaux, et une maîtresse, Acté, elle aussi honnête, et très amoureuse de lui. Hélas les femmes honnêtes n’étaient pas faites pour Néron, qui les trompa toutes deux avec Popée, sensuelle, débauchée et plus encore calculatrice. C’est à ce moment que commencent l’histoire personnelle de Néron et les tribulations de Rome.

Agrippine avait certainement été une femme néfaste. Les derniers épisodes de sa vie n’en sont pas moins dignes d’une matrone de la Rome antique. Elle n’hésita pas à s’opposer résolument à son fils quand celui-ci vint lui demander son consentement à son divorce avec Octavie, Tacite disant qu’elle en vint jusqu’à s’offrir à lui. Bien que l’ayant reléguée dans une villa, Néron continua à avoir encore peur d’elle. Mais il avait tout aussi peur de Popée qui continuait à se refuser à lui et à tourner en dérision son amour filial. Popée finit par faire croire à Néron qu’Agrippine complotait contre lui. Néron, n’osant pas la tuer, essaya une première fois de la faire mourir en l’empoisonnant. Ensuite il la fit tomber dans le Tibre, mais sans plus de succès. En fait Agrippine s’attendait à ce que son fils essaie de la faire mourir, peut-être parce qu’elle avait gardé au palais un serviteur de confiance. En tout cas les deux tentatives d’assassinat de Néron échouèrent, la première grâce à un remède qui la guérit de son empoisonnement, et la seconde parce qu’elle savait nager, étant repêchée par les gardes de Néron.

Personne ne peut dire quels furent les sentiments d’Agrippine à ce moment-là, vis-à-vis de ce fils auquel elle avait sacrifié toute sa vie. En tout cas elle fit semblant de n’avoir aucun ressentiment, bien que sachant que l’heure de sa mort était toute proche. Quelques jours plus tard, dans sa villa, elle vit arriver les gardes qui avaient pour ordre de la tuer. Sans se démonter, elle montra aux gardes son ventre, d’où Néron était sorti, en leur disant : « Frappez-là », ce qu’ils firent. Nous étions en mars 59 de notre ère. Quand on lui apporta le corps nu de sa mère morte, Néron se contenta de cette remarque : « Tiens, je ne m’étais jamais aperçu que j’avais une mère aussi belle » ! Et pourtant elle était âgée de quarante quatre ans, ce qui était un âge avancé à l’époque. Certains pensent qu’en fait l’unique chose qu’il regretta fut de ne pas l’avoir prise quand elle s’était offerte à lui, mais ce n’est qu’une supposition. En revanche ce qui est sûr, c’est que pour avoir un tel comportement et de pareilles réactions, il n’y a pas d’autre hypothèse que la folie, comme pour Caligula en son temps.

L’histoire nous garantit que Sénèque n’eut aucune part dans ce crime abominable…mais elle nous laisse dans l’idée qu’il l’accepta, puisqu’il resta aux côtés de l’empereur, peut-être pour le retenir sur la pente de la perdition. Cela étant, si ce fut le cas, Sénèque fut très vite déçu, car Néron avait décidé de s’affranchir des conseils de son mentor, surtout quand celui-ci lui fit comprendre qu’il ne convenait pas à un empereur de se livrer à des compétitions au Cirque comme cocher, et de s’exhiber au théâtre comme ténor.  Pour toute réponse en effet, et pour bien montrer que c’était lui le maître à présent, Néron ordonna aux sénateurs de se mesurer avec lui dans ces matches de gymnastique et dans ces récitals de musique, en déclarant que c’était la tradition grecque, et que celle-ci valait mieux que la tradition romaine.

A ce propos, les sénateurs dans leur ensemble ne méritaient guère mieux, même si quelques uns gardaient une étincelle de dignité, par exemple Thraséas Paetus (mort en 66) et son beau-frère Helvidius Priscus,  « un heureux et brillant génie » comme disait Tacite,  qui parlèrent ouvertement contre l’empereur. Les espions de l’empereur virent aussitôt un complot dans ces critiques, ce qui incita Néron, qui depuis son matricide avait fait preuve d’une certaine clémence, a se livrer à une véritable orgie de sang. Déjà, alors que Claude avait laissé un Trésor florissant, celui-ci commençait à diminuer dangereusement, ce qui incita l’empereur à obliger les condamnés à lui léguer leur fortune. Sénèque évidemment critiqua ces mesures…ce qui ne l’aida pas à garder sa place auprès de l’empereur. Mais ce ne fut pas la seule raison qui la lui fit perdre, celle-ci résidant dans le fait que Sénèque eut l’outrecuidance de critiquer les poésies de son maître.

Peut-être finalement fut-ce avec un soupir de soulagement qu’il se retira, avec une belle fortune, dans sa villa en Campanie, d’autant que Burrhus était mort quelques mois plus tôt (en 62). Il s’appliqua avec une grande activité à chercher, comme écrivain, une revanche à sa faillite comme précepteur.  Mais ce n’est pas parce qu’il avait quitté le palais que Néron l’avait oublié, puisqu’en 64 il tenta vainement de l’empoisonner. Mais c’était reculer pour mieux sauter, puisque compromis malgré lui dans la Conjuration de Pison (tentative de sénateurs, chevaliers, militaires et familiers de l’empereur, pour assassiner Néron en avril 65), il sera condamné à mourir, en se suicidant (12 avril 65) en s’ouvrant les veines d’abord puis en absorbant du poison pour hâter sa fin. Il avait une soixantaine d’années, pendant lesquelles il connut tout ce qu’un homme peut connaître comme bonheur, mais aussi comme contraintes et pour finir comme tragédie.

Michel Escatafal

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