Claude, où l’art de passer pour un idiot…sans l’être

Ayant tué Caligula, les prétoriens étaient les maîtres de la situation et entendaient le rester. Ils regardèrent autour d’eux, en quête d’un successeur qu’ils pourraient bien tenir en main. Ils eurent ainsi l’impression que le personnage le plus indiqué était l’oncle du défunt, ce pauvre diable de Claude déjà quinquagénaire, les jambes gênées par une paralysie infantile, la langue par un bégaiement, l’air ahuri, qu’on avait trouvé caché derrière une colonne et tremblant de peur la nuit d’être assassiné.

C’était le fils d’Antonia et de Drusus, fils lui-même de Germanicus. Il avait réussi à passer à travers les tragédies de la famille Claudia sans en souffrir, parce que sa réputation bien accréditée d’imbécile le protégeait. Si cela avait été une comédie, il faut dire qu’il avait su la jouer dès son enfance, notamment avec une mère qui le traitait d’avorton. Et quand elle voulait indiquer à quel point quelqu’un était stupide, elle le définissait ainsi : « Plus crétin que mon pauvre Claude ». Quel portrait flatteur !

Reste à déterminer si ce personnage était aussi idiot qu’on le disait, et dans ce cas la réponse est non. En tout cas il fut le seul à passer à travers les mailles du filet…parce que justement il paraissait idiot, ce qui lui valut de se retrouver seul de sa famille à avoir sauver sa peau, Caligula le considérant comme le dernier des benêts. Il est vrai, comme je l’ai dit précédemment qu’il n’avait pas été gâté par la nature avec, outre ses jambes ankylosées, son gros ventre, son nez rougi par le vin, et sa difficulté à parler sans postillonner. Mais cela lui avait permis d’avoir vécu jusque-là sans donner ombrage à personne, se contentant d’écrire des pages d’histoire, y compris sa propre autobiographie.

Quand il se présenta au Sénat pour se faire proclamer empereur, il déclara : « Je sais bien que vous me considérez comme un pauvre imbécile. Mais je ne suis pas idiot. J’ai fait semblant de l’être. C’est bien pour cela que je suis ici aujourd’hui ». Mais ensuite il gâcha tout en faisant aux sénateurs une conférence sur la manière de soigner les morsures de vipère. C’était certes un sujet important dans la mesure où dans certaines contrées de l’empire ce serpent était très présent, mais outre le fait que son traitement était certainement d’une efficacité discutable, les problèmes dans la Rome et l’empire de l’époque étaient loin de se limiter à un tel sujet.

Claude commença par donner un solide pourboire aux prétoriens qui l’avaient élu, mais en échange il se fit livrer par eux les assassins de Caligula, qu’il fit supprimer pour instituer, disait-il, le principe qu’on ne tue pas les empereurs. Ensuite il voulut réformer complètement l’administration, montrant dans cette réforme un bon sens et un équilibre que nul ne soupçonnait chez lui. Ensuite, convaincu qu’on ne trouverait plus rien de bon dans la catégorie des sénateurs, il constitua un ministère de techniciens choisi parmi les affranchis, et il se mit à réaliser avec eux des travaux publics de grande envergure, s’amusant à collaborer à leurs calculs et à leurs projets.

Ce qui l’occupa le plus ce fut l’assèchement du lac Fucino en Italie centrale. Il employa pendant onze ans trente mille terrassiers à creuser un canal pour l’écoulement des eaux. Quand tout fut prêt, avant l’assèchement, il offrit aux Romains le dernier spectacle d’une bataille navale entre deux flottes de vingt mille condamnés à mort qui lui adressèrent le fameux cri : « Ave Caesar, morituri te salutant » que l’on traduit en français :  « Salut César, ceux qui vont mourir te saluent ». Et, effectivement, ils moururent tous de noyade, pour le plus grand amusement du public qui garnissait les collines alentour. On se distrayait comme on pouvait à l’époque !

Claude fit bien rire en 43 quand on le vit partir avec son air idiot et sa tête d’ivrogne invétéré à la tête de l’armée dans l’intention de conquérir la lointaine Angleterre, espérant ainsi neutraliser la religion druidique aux ferments nationalistes en Gaule. Contrairement à ses prédécesseurs, il n’avait jamais été soldat (il aurait de toute façon été réformé avec ses infirmités), et chacun à Rome était convaincu qu’il prendrait la fuite à la première rencontre avec l’ennemi. On en était tellement convaincu que le bruit courut très vite qu’il était mort, ce qui attrista fort les Romains qui commençaient à s’attacher à lui malgré certaines extravagances, le trouvant plus humain que ses prédécesseurs.

En fait, non seulement Claude n’était pas mort, mais il avait conquis l’Angleterre pour de bon (conquête achevée en 47), revenant en traînant à sa suite son roi, Caracactus, lequel fut le premier des rois vaincus par Rome à être gracié. Certes ce n’était pas Claude qui avait remporté la victoire, plutôt ses généraux, mais ceux-ci avaient été nommés par lui, et il ne s’était pas trompé dans ses choix. A noter que parmi les commandants de légion figurait un certain Vespasien qui sera empereur entre 69 et 79. Si on pouvait lui reprocher pas mal de choses, on ne saurait lui dénier une certaine clairvoyance…sauf en ce qui concerne les femmes, pour lesquelles il avait un faible très prononcé.

C’était même un incorrigible coureur, ayant eu déjà trois femmes qu’il avait outrageusement trompées, avant d’épouser la quatrième, Messaline, âgée de seize ans seulement, alors qu’il avait presque cinquante ans. Cette Messaline allait passer à la postérité, non seulement comme épouse de l’empereur, mais surtout en raison de toutes ses frasques ou crimes, supposés ou non. Si je dis cela, c’est parce qu’en fait elle passa pour la plus infâme des reines ou impératrices, ce qui est peut-être inexact, les historiens reconnaissant toutefois qu’elle a mené durant son existence une vie très dissolue. N’étant pas belle et donc n’ayant pas fatalement la possibilité de séduire les garçons ou les hommes qu’elle désirait, elle ne supportait pas qu’on lui résistât, au point de faire intimer par l’empereur l’ordre de céder aux avances de sa femme.

Claude se prêtait au jeu pourvu que Messaline lui laissât le champ libre avec les femmes de chambre, ce qu’elle lui concédait volontiers. En un mot, ils étaient faits l’un pour l’autre. Le malheur était que Claude s’était mis en tête de réformer les mœurs romaines en instituant l’austérité  et qu’une femme semblable à Messaline n’était pas le meilleur modèle. Par exemple, un jour qu’il était absent, elle épousa tout tranquillement son amant du moment, Silius. Les ministres de l’empereur en informèrent celui-ci en lui disant que Silius voulait monter sur le trône à sa place. Du coup, Claude revint, fit tuer Silius, puis envoya deux prétoriens chercher Messaline qui s’était cachée chez sa mère. Redoutant sa vengeance, les prétoriens la poignardèrent dans les bras de sa mère. Claude leur dit de le poignarder, lui aussi, s’il songeait à se remarier.

Cela ne l’empêcha pas de se remarier l’année suivante, et sa cinquième femme, vertueuse, fit regretter la quatrième qui était pourtant débauchée. Agrippine, fille d’Agrippine et de Germanicus, était sa nièce. Elle avait déjà eu deux maris dont le premier lui avait laissé un petit enfant nommé Néron, dont la carrière fut son unique passion. C’était une autre Livie en pire, ce qui n’est pas peu dire. Ses trente ans lui permirent de s’imposer facilement à ce mari sexagénaire, affaibli par les excès de toutes sortes qu’il avait imposé à son organisme. Agrippine finit par l’isoler de ses collaborateurs, mit son ami Burrhus à la tête des prétoriens, et instaura un nouveau régime de terreur dont les sénateurs et les chevaliers firent les frais. A noter que les condamnations à mort portaient une signature de Claude…qui n’était pas la sienne, puisqu’elle avait été imitée.

L’empereur, bien que retombant de plus en plus en enfance, commençait à comprendre ce qui se tramait dans son dos, et voulut y porter remède, ce qui décida Agrippine à l’empoisonner en lui faisant servir des champignons vénéneux.  Cela fit dire à Néron, qui avait à sa façon de l’humour, que les champignons devaient être un mets divin puisqu’ils avaient eu la vertu de transformer en dieu un aussi pauvre hère que Claude.

Michel Escatafal

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