Le malheur de Caligula…et des Romains

A propos de Tibère j’avais relevé que Philon disait de lui qu’il était très habile pour « saisir les intentions cachées de quelqu’un ». J’aurais pu ajouter aussi que ce même Philon le trouvait « supérieur par son intelligence autant que par la distinction de son rang ». Si j’évoque de nouveau Tibère, c’est parce qu’il choisit un successeur qui avait tout a priori pour devenir un des grands hommes de la Rome antique, mais qui finalement allait devenir un tyran de la pire espèce, dont la seule excuse (importante) fut sans doute qu’il devint dément peu après avoir accédé au pouvoir et avoir été accueilli avec enthousiasme par le peuple, fier d’avoir à sa tête un jeune homme de vingt cinq ans apportant une promesse de renouveau. D’ailleurs, au début de son court règne (37-41), le choix de Tibère parut très avisé, Caligula se montrant généreux avec les pauvres et reconstituant une apparence de démocratie en rendant ses pouvoirs à l’Assemblée.

On le connaissait déjà comme un soldat valeureux et consciencieux. Sa brusque et rapide transformation ne saurait s’expliquer que par quelque maladie qui lui bouleversa le cerveau, sans que l’on puisse déterminer laquelle même si les historiens sont tous d’accord pour dire qu’il prenait la plupart de ses décisions sous l’empire d’une folie furieuse. En tout cas il commença très tôt par avoir des terreurs nocturnes, surtout par temps d’orage, arpentant son palais en appelant au secours. Grand et gros comme il était, sportif, athlétique, il passait des heures devant son miroir à se faire des grimaces, exercice qui lui réussissait très bien, avec ses yeux bigles et une plaque de calvitie qui lui faisait comme une tonsure.

A un certain moment il se toqua de la civilisation égyptienne et voulut en introduire les mœurs à Rome. Il voulait que les sénateurs lui baisent les pieds et se battent en duel au Cirque contre les gladiateurs…avec le résultat que l’on devine, c’est-à-dire la mort. On ne devait pas se bousculer pour devenir sénateur quand on ne l’était pas ! Fermons la parenthèse pour noter qu’il imposa au Sénat d’élire consul son cheval Incitatus, auquel il fit construire une écurie de marbre avec une mangeoire d’ivoire. Toujours pour imiter l’Egypte, il prit ses sœurs pour maîtresses, et en épousa une, Drusilla, la nommant héritière du trône. Puis il la répudia pour épouser Orestilla le jour même où celle-ci épousait Gaïus Pison. Il ne s’arrêta qu’à sa quatrième femme, Césonie, qui était enceinte lorsqu’elle le connut, et aux dires des historiens plutôt laide, une laideur qui n’empêcha pas Caligula d’être enfin un époux fidèle et dévoué !

Il est possible que dans leur haine de la monarchie, Dion Cassius et Suétone aient un peu chargé la barque à propos de l’empereur, mais il est non moins vraisemblable que Caligula était vraiment fou. Une preuve supplémentaire en est dans le fait qu’un matin il se réveilla avec la phobie des chauves, ce qui l’incita à donner en pâture aux fauves du Cirque, affamés par une disette volontaire, tous les chauves. On imagine l’horrible carnage ! Un autre jour ce furent les philosophes qu’il prit en grippe, les condamnant tous à mort ou à l’exil pour les plus chanceux. Deux seuls échappèrent à cette hécatombe : son oncle Claude, le futur empereur, parce qu’il était considéré (à tort) comme un idiot, et le jeune Sénèque parce qu’il se fit passer pour très malade. Ensuite, ne sachant plus trop qui persécuter, il contraignit au suicide sa grand-mère Antonia, uniquement parce qu’un jour qu’il la regardait il eut l’impression que sa tête était encore belle, mais que cela faisait un mauvais contraste avec ses épaules. Enfin, ayant fait le vide, il finit par s’attaquer…à Jupiter en disant que c’était une vraie baudruche qui avait usurpé sa place de roi des dieux. Du coup il fit couper la tête de toutes ses statues et leur substitua la sienne !

Et pourtant, quel dommage que Caligula fût atteint de pareille folie, parce que dans ses rares moments de lucidité il était plutôt spirituel, sympathique, voire même cordial, ayant la réponse vive et le sarcasme facile. Un cordonnier gaulois n’ayant pas eu peur de le traiter d’histrion, il lui répondit : « C’est vrai, mais t’imagines-tu que mes sujets valent mieux que moi » ? Il est certain effectivement que s’ils avaient valu un tout petit peu mieux que lui, ils s’en seraient débarrassé très vite d’une manière ou une autre. Au contraire, ils l’applaudissaient et lui baisaient les pieds, à commencer par les sénateurs.

Il fallut l’esprit résolu du commandant des prétoriens, Cassius Chaeréas, pour délivrer Rome de ce terrible fléau qu’était Caligula. Celui-ci, en effet, prenait plaisir à lui jeter à la figure des mots obscènes, ce qui attisait la susceptibilité de Cassius. Or un jour qu’il accompagnait l’empereur dans un corridor de théâtre, il le poignarda. La ville ne pouvait pas y croire, et pour montrer à tous que le tyran était bien mort, les prétoriens tuèrent également sa femme Césonie et brisèrent la tête de sa petite fille contre un mur. Une conclusion bien en harmonie avec les personnages et le sombre climat de terreur et de démence dans lequel ils avaient vécu. Désormais Rome n’était plus que la capitale d’un immense empire où il n’y avait pas d’autre alternative que d’être dirigée par des satrapes ou des régicides…qui ne pouvaient être que des mercenaires. Les Romains n’étaient même plus capables de tuer leurs tyrans !

Michel Escatafal

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