Tibère : un jugement de l’histoire sans doute injuste

S’il y a bien un homme qui soit né sous une mauvaise étoile, c’est Tibère. Qu’on en juge : Quand sa mère l’amena, tout enfant, dans la maison d’Auguste, l’empereur n’eut d’yeux que pour son frère Drusus, à la fois tapageur, intrépide, tyrannique et sympathique. En revanche Tibère était plutôt  timide, réservé, réfléchi et sensible, mais ce dernier n’a jamais conçu une quelconque rancoeur ou envie  vis-à-vis de son frère.  Au contraire, il eut pour Drusus une affection admirative, au point de risquer sa vie pour essayer de le sauver, en vain, quand il fut blessé en Germanie. La mort de ce frère fut même pour lui une tragédie (an 9 av. J.C.), suivant son cercueil de l’Elbe à Rome, et il lui fallu des années pour guérir de cette douleur.

Après des études consciencieuses, Tibère s’illustra immédiatement dès qu’on lui confia une armée, la conduisant de victoire en victoire (jamais vaincu) contre des ennemis aussi aguerris et aussi insidieux que l’étaient les illyriens et les Pannoniens (13 et 12 av. J.C.). Quand on lui donna des provinces à gouverner, il les réorganisa avec compétence et intégrité. Bref, c’était un général consciencieux, consacrant le peu de temps qu’il lui restait à se perfectionner en grec, langue qu’il maîtrisait déjà très bien, et à s’adonner à des études d’astrologie qui lui donnèrent une réputation d’hérétique. A noter enfin que ce jeune homme qu’on appelait « le petit vieux » à vingt ans à cause de son sérieux, ne fréquentait ni les salons, ni le cirque. Certains pensent même que la première femme qu’il connut fut sa femme Vipsania, fille d’Agrippa, dame de grande vertu aux habitudes aussi tranquilles que les siennes.

S’il avait pu rester avec elle, peut-être son caractère fût-il resté tel qu’il était dans sa jeunesse, à savoir celui d’un stoïcien d’une simplicité sereine, généreux envers ses amis, plus intransigeant avec lui-même qu’avec les autres. Le fait qui le démontre, c’est que ses soldats l’adoraient alors qu’à Rome on le détestait comme le modèle d’une vertu qui constituait un reproche pour tous. Hélas pour lui, Auguste le fit divorcer pour épouser sa fille Julie, une petite malheureuse assez sympathique, mais la moins indiquée qui fut pour être la compagne d’un homme comme lui. Pourquoi Tibère accepta-t-il ?  C’est une question qui mérite d’être posée dans la mesure où certes l’héritage d’Auguste était en jeu, mais sans que cela ne soit une obsession pour lui, se contentant d’être pour son beau-père un collaborateur zélé, préférant s’en faire estimer que s’en faire aimer. En fait dans cette obéissance il faut surtout voir la patte de Livie, épouse exemplaire d’Auguste, mère terrible pour Tibère, dont elle voulait à tout prix la gloire fut-ce au prix de son bonheur.

Tibère supporta ses malheurs conjugaux avec beaucoup de dignité. Il est faux qu’il ait refusé de dénoncer Julie comme adultère, comme la loi lui imposait, pour ne pas perdre la faveur d’Auguste. Au contraire, il lâcha tout pour aller mener la vie d’un simple particulier à Rhodes où il vécut peut-être la période la plus tranquille de sa vie, celle qui lui permit d’approfondir une culture déjà très étendue, au point que Velléius Paterculus (19 av. J.C. à 31) en avait fait un savant ou que Philon (20 av. J.C. à 40) le crédita post-mortem d’un esprit profond, disant de lui qu’il était « le plus habile des hommes de son temps pour saisir les intentions cachées de quelqu’un ». Après avoir banni Julie et perdu les fils de Julie, Gaïus et Lucius, l’empereur rappela Tibère, sous l’influence de Livie. Tibère reprit donc son travail aux côtés de son beau-père de plus en plus mélancolique et insupportable, et qui lui faisait endurer son antipathie.

Tibère avait déjà cinquante-cinq ans quand il lui fallut succéder à Auguste (14). Il le fit en se présentant au Sénat pour lui demander de s’en dispenser et de rétablir la République. Le Sénat considéra cela comme une comédie, ce qui était sans doute le cas. Bien que le détestant, les sénateurs le supplièrent de rester et lui demandèrent de donner son nom à un mois de l’année comme on l’avait fait pour Auguste. « Mais que ferez-vous après le treizième », leur demanda Tibère ? C’est avec cette attitude sarcastique à l’endroit de toute forme d’adulation et de culte de la personnalité que le taciturne et chaste Tibère se mit à gouverner. Et il gouverna avec beaucoup de clairvoyance et d’équité, notamment au début de son règne, laissant à sa mort un Etat plus riche et plus florissant que celui qu’il avait trouvé, avec le souci permanent de ne pas trop charger d’impôts les provinces, recommandant aux gouverneurs « de tondre les brebis, de ne pas les écorcher ».  Il essaya aussi de moraliser un épicurisme exacerbé, notamment en essayant de mettre un frein aux exhibitions insolentes qu’offraient les femmes et même les hommes avec des bijoux scandaleusement voyants, qui contrastaient avec la misère du « petit peuple ». Simplement il eut le malheur, encore un, de tomber sous la plume de Tacite et Suétone qui firent de lui le bouc expiatoire de tous les vices du temps, avant que la postérité ne le réhabilite quelque peu.

La faute la plus grave qu’on lui reproche entre toutes celles qu’il commit, c’est d’avoir fait supprimer son neveu Germanicus, après l’avoir adopté comme fils et désigné comme héritier. Germanicus en effet, était le fils de Drusus et d’une nièce d’Antoine. C’était un beau garçon, vif, intelligent, courageux, que Rome entière aimait. Tibère l’envoya en Orient avec le titre de gouverneur afin qu’il puisse acquérir de l’expérience, mais nombreux furent ceux qui pensèrent que Germanicus fut exilé par jalousie. Il mourut là-bas (19) et les gens dirent que c’était Pison qui l’avait assassiné sur ordre de l’empereur. Pison se tua pour échapper au procès et la veuve de Germanicus, Agrippine, fut une des plus cruelles accusatrices de Tibère.

Une autre accusation qu’on avait porté contre Tibère, c’est d’avoir été cruel avec Livie. Certes, c’était à Livie qu’il devait le trône, mais il ne devait pas être facile de vivre avec elle qui prétendait contresigner les décrets impériaux. En outre, elle lui rappelait à chaque instant que, sans elle, il fût resté un simple citoyen émigré à Rhodes et, surtout, se considérait la maîtresse de maison, allant jusqu’à lui refuser quand il sortait. Tibère finit d’ailleurs par aller vivre pour son compte dans un modeste appartement où il espérait retrouver la sérénité. Mais il eut affaire avec Agrippine qui réclamait elle aussi une créance : la vie de Germanicus.

Cette Agrippine n’était pas seulement devenue sa nièce par son mariage, avec le fils de son frère Drusus, elle était également sa belle-fille, Julie l’ayant eu de son mariage avec Agrippa. Cette Agrippine était une femme avide et geignarde, et avait tous les vices de sa mère, sans aucune de ses qualités : la générosité, l’esprit, le don de sympathie. Agrippine avait de Germanicus un fils, un certain Néron qui, d’après elle, devait remplacer son père comme héritier du trône. Tibère aussi avait un fils, Drusus, que lui avait donné sa chère et bonne Vipsania. Mais c’était un propre à rien, rempli de vices et il l’avait renié. Effectivement, il cherchait un successeur, mais Néron lui non plus, ne lui disait rien de bon.

Toute une série de complots fut organisée contre Tibère. C’est Séjan, le commandant des prétoriens du palais, qui lui en apporta les preuves. Qui sait si elles étaient vraies? Mais petit à petit Tibère se mit à ne plus avoir confiance qu’en Séjan. Il lui permit d’augmenter la garde jusqu’à dix mille cohortes, sans se rendre compte du terrible précédent qu’il allait créer. Puis il se retira à Capri, sans qu’il cessât pourtant de gouverner. Cela dit, c’est à Séjan qu’il transmettait ses ordres, lequel les modifiait à son gré, ce qui fit de lui le vrai maître de la ville. Il découvrit ainsi un énième complot fomenté par Poppaeus Sabin, Agrippine et Néron, et se fit donner l’autorisation de les punir. Le premier fut supprimé, la seconde fut exilée à Pantelleria, et le troisième se tua. Drusus était mort, Livia aussi, surnommée par dérision la « Mère de la patrie ».

Un jour la belle sœur de Tibère, Antonia, la mère de Germanicus, lui envoya secrètement, au risque de sa vie, un billet dans lequel elle l’avertissait qu’à son tour Séjan complotait pour faire assassiner l’empereur et prendre sa place. Du coup Tibère, malgré son âge, accourut à Rome, arrêta le traître et le livra au Sénat  pour instruire le procès de ce satrape qui inspirait la terreur aux sénateurs. C’est la raison pour laquelle Séjan, mais aussi ses parents et ses amis furent tués, y compris sa fille toute jeune qui fut déflorée avant le procès, la loi interdisant de tuer les jeunes filles vierges. Sa femme se tua elle-même, mais avant de mourir elle écrivit à Tibère pour lui dénoncer Livilla, fille d’Antonia, comme complice de Séjan. Tibère fit donc arrêter Livilla, laquelle se laissa mourir dans sa prison en refusant de manger. Agrippine, elle aussi, se tua.

On comprend aisément que le Tibère qui émergea de cette hécatombe familiale, de cet enfer de sang sur fond de trahisons, n’ait plus été l’homme qu’il était avant. Il survécut six ans encore et il semble que son esprit fût troublé. En 37, il se décida à quitter Capri. Tandis qu’il traversait la Campanie, il fut pris d’une crise cardiaque, mais quand ses courtisans s’aperçurent qu’il reprenait ses sens, ses courtisans l’étouffèrent sous un coussin. Tibère avait maintenu la paix, amélioré l’administration et enrichi le Trésor. L’Empire semblait intact, mais sa capitale se gangrénait de plus en plus. Pour arrêter sa décomposition, il eût fallu la main d’un grand réformateur…que Tibère crut trouver dans le second fils d’Agrippine, Gaïus, que les soldats de Germanie, parmi lesquels il avait grandi, appelaient « Caligula » (Sandalette) à cause des chaussures militaires qu’il portait. Il se trompait lourdement…même s’il était difficile de prévoir ce qui arriva à Caligula.

Michel Escatafal

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