Le règne d’Auguste

Le règne d’Octave débuta d’une curieuse manière, puisqu’en 27 av. J.C., il remit tous ses pouvoirs au Sénat, proclama la restauration de la République, et annonça qu’il voulait rentrer dans la vie privée. Etait-ce bien réel ou s’agissait-il d’une ruse supplémentaire ? Bien sûr chacun penche pour la deuxième hypothèse. Toujours est-il qu’il affirma que l’unique titre qu’il était prêt à accepter était celui de prince, titre qui jusque là n’existait pas. Le Sénat lui répondit en abdiquant à son tour et en lui remettant tous ses pouvoirs, le suppliant de les accepter, en lui conférant le qualificatif d’ «Auguste» qui signifiait à proprement parler « l’augmentateur ». Octave fit semblant de se résigner aux deux choses, ce qui marquait la fin définitive de la fronde conservatrice et républicaine. Même les orgueilleux sénateurs préféraient un maître au chaos.

Mais ce maître continua à se montrer modéré dans l’exercice de son pouvoir, habitant l’hôtel particulier d’Hortensius, fort beau mais qui n’avait rien d’un palais royal, se contentant comme appartement personnel d’une petite chambre du rez-de-chaussée avec un cabinet de travail, très simplement meublé. Il gardera les mêmes habitudes, y compris quand l’immeuble qu’il habitait s’écroula à la suite d’un incendie, en faisant reconstruire un autre à l’identique, notamment ses deux pièces de vie et de pouvoir. Il tenait donc à ses habitudes et était un véritable esclave de l’horaire. Et s’il travaillait dur c’est parce qu’il se considérait comme le premier travailleur de l’Etat. A ce propos il écrivait tout, non seulement les discours qu’il prononçait en public, mais aussi les propos qu’il tenait chez lui avec sa femme et ses familiers. En fait il n’y avait qu’au niveau familial qu’il ne maîtrisait pas tout, ce qui est généralement le cas des grands hommes…même s’ils n’y sont pour rien.

Il y eut Julie sa fille, qui était aussi celle de Scribonia, mais aussi Livie, sa troisième femme, ou encore ses deux beaux-fils, Drusus et Tibère, que cette dernière lui avait amenés. Livie fut une épouse irréprochable, pour ne pas dire un peu ennuyeuse dans sa vertu. Elle éleva parfaitement bien ses garçons, fut très bienfaisante, et pardonna tout à son mari, y compris ses escapades extraconjugales. En fait elle admirait Auguste pour son pouvoir, ce qui lui laissait beaucoup d’espoirs pour ses fils. Et ce fut le cas, dans la mesure où ils furent généraux à vingt ans, participant aux combats victorieux destinés à dompter l’Illyrie (Croatie, Slovénie et Albanie actuelles) et la Pannonie (aujourd’hui la Hongrie). Mais une fois réalisée la « pax romana », Auguste renonça vite à la guerre, sauf pour protéger les frontières de l’Empire. C’est ainsi que Drusus, son préféré, battit brillamment les Germains, ce qui lui valut le surnom de Germanicus. Mais il fit une chute de cheval et se blessa grièvement, au point de mourir peu après, le temps que Tibère qui l’adorait arrive de Gaule où il se trouvait pour lui fermer les yeux (9 av. J.C.). Auguste aussi avait beaucoup d’amour pour lui, envisageant même de faire de ce jeune homme joyeux, expansif et impétueux son successeur. Il fut le père d’un autre célèbre Germanicus et de l’empereur Claude.

Auguste, terriblement attristé par ce décès, eut aimé que Julie lui donnât un nouvel héritier. Cette Julie qu’il aimait au-delà de tout, au point de la marier alors qu’elle n’avait que quatorze ans à Marcellus, le fils de sa sœur Octavie, veuve d’Antoine. Mais Marcellus mourut peu après son mariage, et Julie était devenue la veuve joyeuse de Rome…ce qui contrariait beaucoup son père, lequel avait commencé à faire des lois pour rétablir les bonnes mœurs à Rome. Cela incita Auguste à lui fournir un second mari, et pas n’importe lequel : son ministre de la guerre, Marc Agrippa, l’homme qui lui avait donné la victoire à Actium, et son plus habile et son plus fidèle collaborateur. Problème, ce grand soldat, ce grand ingénieur, cet homme d’honneur qui avait pacifié l’Espagne et la Gaule, réorganisé le commerce et construit des routes, avait une femme…qui le rendait heureux. Mais de cela Auguste n’avait cure, comme il ne se souciait point de la différence d’âge entre Julie et Agrippa, lequel avait à cette époque quarante deux ans alors que Julie n’en avait que dix-huit. Cela dit, au nom de la raison d’Etat, Agrippa fit ce que lui demandait Auguste et, après avoir divorcé, épousa Julie.

On ne sait pas s’ils furent heureux, mais ils eurent cinq enfants qui, tous, ressemblaient à leur père, y compris la future Agrippine dite l’Ancienne (née en 15 av. J.C.) qui fut l’épouse de Germanicus et la mère d’Agrippine la Jeune, mère de Néron. Par quel miracle cette ressemblance, certains s’interrogèrent ? La réponse aurait été apportée par Julie elle-même affirmant : « C’est que je ne fais jamais monter de nouveaux marins sur le navire qu’une fois qu’il est plein ». Pourquoi pas ? En tout cas, huit ans plus tard, Agrippa mourait (12 av. J.C.), et Julie redevint une nouvelle fois la veuve joyeuse de Rome, ce qui obligea Auguste à lui imposer un troisième mariage. Et il ne trouva pas mieux que Tibère, le frère de Drusus, en qui il voyait maintenant un régent possible de l’Empire tant que les fils de Julie, Gaïus et Lucius (« princes de la jeunesse » par la volonté d’Auguste) n’avaient pas atteints leur majorité. C’était aussi une solution à la convenance de Livie, la mère de Tibère. Problème encore, Tibère était marié…avec la fille d’Agrippa, Vipsania, qui le rendait heureux, ce qui n’était pas un argument pour empêcher Auguste de réaliser ses plans. Tibère devint donc, contre son gré, le successeur d’Agrippa après en avoir été le gendre, et dut endurer avec Julie tout ce qu’un mari ne souhaite pas à son pire ennemi. Quand il fut à bout de forces, il se retira à Rhodes pour y vivre en simple particulier, ne s’occupant qu’en étudiant, tandis que Julie accumulait les scandales et les malheurs avec la mort de Gaius (an 4) et Lucius (an 2), l’un victime de la typhoïde et l’autre à la guerre (Lycie en Asie Mineure).

Brisé par ces malheurs, dévoré d’eczéma et de rhumatismes et de plus en plus sous la coupe de Livie, Auguste finit par bannir sa fille pour immoralité en la faisant enfermer dans l’île de Ventotène. Ensuite il rappela Tibère et l’adopta comme fils et comme héritier, tout en continuant à ne pas vraiment l’apprécier. Peut-être se croyait-il à ce moment près de la mort, car les colites et grippes ne lui laissaient pas de trêve, ce qui l’obligeait plus que jamais à ne pas faire un seul pas sans son médecin personnel, Antonius Musa. Il était devenu pointilleux, soupçonneux, et même cruel. Pour une indiscrétion, par exemple, il fit rompre les jambes à son secrétaire Tallus. Pour se protéger de complots inexistants il inventa la police, décision lourde de conséquences parce que ces prétoriens ou gardes du corps allaient jouer un rôle tout à fait néfaste sous ses successeurs. Rendu amer et sceptique par ses souffrances, il appréhendait clairement la faillite de son œuvre de reconstruction.

On jouissait certes de la « pax augusta », et les marins d’Orient venaient lui rendre grâce de la sécurité avec laquelle ils naviguaient. Mais, sur l’Elbe, Arminius avait massacré Varus et trois légions, et la frontière avait dû être reculée sur le Rhin, ce qui donnait l’impression d’un fort bouillonnement dans les forêts derrière le Rhin. Cela dit, le commerce réorganisé par la volonté d’Auguste refleurissait, et la monnaie, assainie par Mécène, était sûre. La bureaucratie fonctionnait, l’armée restait forte, mais en revanche la réforme des mœurs avait échoué. Le divorce et ce que l’on appelle aujourd’hui le malthusianisme avaient tué la famille d’une certaine façon, même si de nos jours c’est un constat que nous ne ferions pas de la même manière, tout comme sur le fait que les trois quarts des citoyens étaient des affranchis ou des fils d’affranchis étrangers. Et pour couronner le tout, on avait construit des centaines de nouveaux temples, mais il n’y avait plus que des dieux auxquels plus personne ne croyait. Auguste pensant qu’on ne refait pas une morale sans base religieuse avait bien essayé de ranimer la foi de jadis, mais lui-même n’avait pas la foi. En fait le plus étonnant est que le peuple lui répondit en faisant semblant de l’adorer comme un dieu.

Pour revenir à Julie, celle-ci mourut en exil en l’an 14, on ne sait pas exactement quand ni en quelle circonstances, en laissant à Auguste une petite fille prénommée Julie, comme elle, et qui se montra très vite disposée à continuer ce que fit sa mère la plus grande partie de sa vie, ce qui obligea Auguste, son grand-père, à la reléguer pour immoralité. Anéanti par cette nouvelle douleur, il voulut se laisser mourir de faim, mais ses devoirs prirent le dessus, d’autant qu’il sentait que sa fin était proche. A cette époque, il était âgé de soixante six ans, ce qui était quand même un âge avancé, surtout pour un homme qui avait souffert de mille maux pendant toute son existence. En fait la mort le surprit à Nola (Campanie), alors qu’il était convalescent d’une énième bronchite. Ce matin-là, il avait travaillé comme d’habitude de huit heures à midi, signé tous les décrets, répondu à toutes les lettres importantes qu’il avait reçues, puis il fit appeler Livie avec qui il était sur le point de célébrer son anniversaire de mariage et lui fit affectueusement ses adieux. Puis, en vrai grand Romain qu’il était, il se tourna vers ceux qui l’entouraient et leur dit : « J’ai bien joué mon rôle. Laissez-moi donc quitter la scène, mes amis, en emportant vos applaudissements ». Nous étions le 19 août de l’an 14. Les sénateurs transportèrent son cercueil sur leurs épaules en traversant tout Rome avant de brûler le cadavre sur le Champ-de-mars. Peut-être eussent-ils été contents de sa mort s’ils n’avaient su Tibère déjà désigné pour lui succéder.
esca

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