Les ides de Mars : « Tu quoque, filii mii »

Après son retour à Rome, César fut obligé de rétablir l’ordre un peu partout, mais sans faire de massacres comme Marius s’était cru obligé d’en faire quelques temps auparavant. Non, César n’aimait pas le sang versé pour obtenir ce qu’il voulait. Et ce qu’il voulait en premier, c’était rétablir les approvisionnements de blé en provenance d’Espagne, où le fils de Pompée avait organisé une autre armée. Il voulait aussi mettre fin au chaos qui s’étendait sous l’impulsion de gens comme Dolabella, le gendre de Cicéron, ou encore Caelius, sans oublier Milon revenu de Marseille, confiant cette tâche à Marc Antoine, lequel y réussit assez bien, mais au prix d’une grande violence avec un millier de Romains égorgés sur le Forum. Bref, la situation était partout difficile, mais César décida en premier de partir en Afrique en embarquant sur ses navires ses vieux soldats, prêts comme d’habitude à mourir pour leur général. Il arriva à Thapsus (Tunisie) en avril 46 av. J.C., où l’attendaient quatre vingt mille hommes sous le commandement de Caton, Metellus, Scipion, mais aussi son ancien lieutenant Labienus, redoutable combattant, et Juba, roi de Numidie.

Comme d’habitude, César allait devoir se battre à un contre trois, et une fois de plus, après un revers essuyé dans la première rencontre, il finit par remporter la victoire dans la bataille décisive (6 février 46 av. J.C.), après des combats extrêmement meurtriers. Ils le furent d’autant plus que les soldats de César ne respectèrent pas ses ordres jusqu’au bout, en massacrant les prisonniers, alors que la quasi-totalité de leurs chefs furent tués (Scipion)  ou se suicidèrent (Juba, Caton).  Ensuite, après une brève halte à Rome, César partit donner le coup de grâce à la dernière armée de Pompée, celle d’Espagne, qu’il vainquit à Munda (17 mars 45 av. J.C.). Cette fois, ayant vu le Sénat lui accorder le titre de dictateur à vie,  il allait pouvoir enfin se consacrer à réorganiser l’Etat, œuvre colossale faute d’avoir avec lui une vraie classe dirigeante, et faute aussi d’avoir pu convaincre ses anciens adversaires aristocrates, les plus compétents, de lui apporter son soutien. Ces derniers, en effet, continuaient de lui reprocher son projet de mariage avec Cléopâtre, complété par le transfert de la capitale à Alexandrie, même si ce n’était plus du tout d’actualité.

Résultat, César dut composer avec ses seuls amis (Balbo, Oppius) ou supposés tels comme Marc Antoine ou encore Dolabella, qui s’était rallié à lui en espérant pouvoir ainsi annuler ses nombreuses dettes. Cela dit, il avait l’Assemblée de son côté, et il réduisit le Sénat au rôle de simple corps consultatif en portant le nombre de sénateurs de six cents à neufs cents, grâce à l’apport de bourgeois de Rome, mais aussi de vieux officiers celtes, dont certains étaient fils d’esclaves. En faisant cela, il concrétisait son vieux projet d’accorder les droits de citoyen à la Gaule Cispadane (Sud du Pô), que le Sénat n’avait jamais voulu entériner. En fait César, qui avait le sens de l’Etat, savait bien que c’était en province (paysans sortis de la paysannerie ou petits bourgeois)) qu’il trouverait les bons éléments pour réformer la bureaucratie et l’armée, et non à Rome.  Ensuite il se mit en tête de réaliser la grande réforme agraire projetée par les Gracques un siècle plus tôt…pour leur plus grand malheur.

Pour réussir dans son entreprise, il fit appel aux grands capitalistes (Balbo, Atticus) qui devinrent ses banquiers et ses conseillers, et déploya la même énergie dans cette besogne titanesque que celle qui lui avait valu tellement de triomphes avec son armée, s’attachant à recruter partout des gens compétents, et évitant tout gaspillage. Son but, c’était le plein emploi de la main d’œuvre à sa disposition, seul moyen de faire avancer les choses et de rendre meilleure la vie à Rome et en province. Bien entendu, tout cela ne se fit pas sans opposition, mais jamais César ne dévia de son but faisant fi notamment des commérages que Calpurnia, son épouse, lui rapportait. A ce propos, on notera que Calpurnia avait repris la vie commune avec lui, après l’épisode avec Cléopâtre, au point que le couple ne s’était jamais aussi bien entendu. Bref, César était devenu un autre homme, y compris avec ses ennemis, lesquels bénéficièrent de son pardon, même après l’avoir offensé, y compris ceux qui l’avaient trahi ou le trahissaient encore.

Quand il apprit que Sextus, fils de Pompée, se préparait à venger son père en Espagne, César lui envoya ses neveux, Brutus et Cassius, qu’il avait nommés gouverneur de province. Il n’imaginait pas que l’on put comploter autour de lui ou dans son dos, parce qu’il pensait qu’aucun de ses ennemis n’était assez courageux pour oser attenter à sa vie. Il avait tort ! Mais de tout cela il n’avait cure, car son désir était aussi d’étendre l’empire (qui ne disait pas encore son nom) à la Germanie et à la Scythie (Ukraine, Kazakhstan), tout en poursuivant son vieux rêve d’avoir une classe moyenne provinciale vigoureuse et mieux en accord avec les moeurs anciennes de Rome.

En février 44 av. J.C., il rédigeait déjà des plans pour ces campagnes, quand Cassius se mit à la tête d’une conspiration dans laquelle il s’efforça d’attirer Brutus, que César continuait d’aimer comme un fils…qu’il était très certainement. Le complot se parait d’idéaux plus nobles les uns que les autres, notamment vouloir la mort d’un tyran aspirant à une couronne royale qu’il partagerait avec Cléopâtre, dont l’héritier serait son bâtard Césarion. On lui reprochait également d’avoir voulu imposer son visage sur les nouvelles monnaies romaines, et surtout de vouloir détruire la liberté à Rome à son seul profit. Tels furent les arguments utilisés par ce Cassius, que Plutarque décrivait comme « pâle et maigre », pour convaincre Brutus.  Celui-ci en fait n’aimait pas César, reprochant à sa mère, Servilie,  d’en avoir fait un bâtard, parce qu’il imaginait que César était son père. A la vérité tout cela n’était qu’hypothèses, d’autant que Brutus ne se confiait pas

Ce que nous savons en revanche, c’est que Brutus était très cultivé, parlant grec et maniant avec art la philosophie. Il avait gouverné avec honnêteté la Gaule Cisalpine que César lui avait confiée. On sait aussi qu’il avait épousé en secondes noces Porcia, sa cousine, fille de son oncle Caton, qui allait avoir sur lui une influence exagérée au yeux de Servilie. Enfin, comme il avait écrit un livre intitulé La Vertu, perdu si l’on en croit Montaigne, mais dont Quintilien parle en bien, certains ont prétendu qu’il aurait dit : « Nos anciens nous ont appris qu’on ne doit pas supporter un tyran, même si c’est un père ». Bref, Brutus était « mûr »  pour commettre le crime que lui préparait Cassius depuis début mars, sous le prétexte que le lieutenant de César, Lucius Cotta, proposerait le jour des ides de Mars (le 15) à l’Assemblée de proclamer roi le dictateur, parce que la Sibylle avait prévu que seul un roi pourrait battre les Parthes, contre lesquels on préparait une expédition. Si la Sibylle le disait…

Cassius avait pour alliée Porcia, au courant des conversations avec Brutus, et pour montrer qu’elle saurait garder le secret n’hésita pas à s’enfoncer un poignard dans la cuisse. Cela finit de convaincre Brutus d’accepter d’utiliser le poignard vis-à-vis de César, avant qu’il ne soit trop tard, Brutus ne voulant pas paraître inférieur à sa femme.  Nous étions à la veille des ides et, chose curieuse, César dînant en compagnie de quelques amis avait proposé comme thème de la conversation la mort que chacun préfèrerait. Tout le monde donna son avis, et César se prononça pour une fin rapide et violente. Le lendemain matin, Calpurnia lui dit qu’elle l’avait vu en rêve couvert de sang, et le supplia de ne pas aller au Sénat. Mais un faux ami comploteur vint au contraire lui demander de s’y rendre, manquant de peu un autre ami, fidèle celui-là, qui venait l’informer du complot. Pendant qu’il s’acheminait vers le Sénat, un voyant lui cria de se méfier des ides de Mars, ce à quoi César répondit : « Nous y sommes déjà ». Enfin, tandis qu’il pénétrait dans la salle, on lui remit  un papyrus roulé, qu’il n’ouvrit pas, et qu’il tenait encore dans la main une fois mort, contenant une dénonciation détaillée.

A peine arrivé dans la salle, les conjurés fondirent sur César avec le poignard prêt à frapper. Le seul qui aurait pu le défendre, Marc Antoine, avait été retenu à dessein dans l’antichambre par Trébonius. César se voyant pris de partout essaya de se protéger avec son bras, mais il n’insista pas dès qu’il vit Brutus parmi les assassins, et c’est sans doute à ce moment là qu’il s’écria effectivement : « Tu quoque, filii mii », qui se traduit par « Toi aussi mon fils ! », comme l’a raconté Suétone. Ensuite il s’écroula au pied de la statue de Pompée, qu’il avait lui-même fait installer, et devant laquelle il avait coutume de s’incliner en passant devant. César ne reçut qu’un coup, celui de Brutus, qui glaça d’épouvante tous ceux qui assistaient à la scène y compris les assaillants, alors que Brutus agitant son poignard ensanglanté lança un hourrah tonitruant à Cicéron, qui s’en serait bien passé, l’appelant «  Père de la patrie », et l’invitant à faire un discours, ce que le grand avocat ne fit pas…peut-être pour la seule fois de sa vie.

Sur ces entrefaites Marc Antoine arriva et vit le cadavre à terre, mais contrairement à ce que l’on aurait pu penser, il n’éclata pas de rage, se contentant de garder le silence avant de s’éloigner. En revanche, dès la nouvelle connue, la foule commençait à s’agiter, ce qui incita les insurgés à se présenter devant elle, l’un d’eux expliquant que cet assassinat était une grande victoire pour la liberté, ce que les Romains de plus en plus nombreux à accourir sur les lieux n’acceptèrent pas. Du coup les assassins se retirèrent, puis se barricadèrent au Capitole, envoyant un message à Marc Antoine pour qu’il les aide à sortir de là indemnes. Mais ce dernier ne vint que le lendemain, alors que Brutus et Cassius essayaient en vain de nouveau de convaincre la foule du bien-fondé de l’acte qui venait d’être commis. En revanche Marc Antoine, considéré à tort comme le « fidèle entre tous », sut trouver habilement les mots pour demander à la foule de se retirer en ordre, en promettant le châtiment des coupables.

Ensuite il partit retrouver Calpurnia, anéantie de douleur, et se fit donner le testament de César. Il remit, selon l’usage, ce testament aux Vestales, sans l’ouvrir tellement il était sûr d’être désigné comme héritier. Ensuite il fit appeler secrètement les troupes disposées en dehors de la ville, et revint au Sénat pour prononcer un discours qui, en fait, était un programme de gouvernement. Le roi est mort, vive le roi ! Il approuva sans discuter la proposition d’amnistie générale faite par Cicéron…à condition que le Sénat ratifiât tous les projets laissés en suspens par  César. Plus curieux, il promit à Cassius et  à Brutus, les « régicides », des postes de gouverneurs qui leur permettraient de s’éloigner de Rome. Et ce soir-là il les retint à dîner chez lui.

Le 18, c’est lui, Marc Antoine, qui fut chargé de prononcer l’éloge funèbre de César pour ses funérailles, qui furent d’une solennité jamais atteinte  jusque-là à Rome. Même la communauté israélite, reconnaissante à César de la manière amicale dont il l’avait traitée, suivit le cercueil avec ses vétérans en chantant des cantiques. Les soldats jetèrent sur le bûcher leurs armes et les gladiateurs leur costume. Toute la nuit, la quasi-totalité des citoyens se recueillit autour du cercueil. Le lendemain, Marc Antoine se fit remettre le testament par les Vestales et en donna publiquement lecture, et là, première surprise, César laissait quelque chose de sa fortune privée, qui représentait environ cent millions de sesterces, une somme considérable, à chaque citoyen romain. Ensuite il léguait ses magnifiques jardins privés à la municipalité pour en faire un parc public. Le reste enfin devait être partagé entre ses trois petits-neveux, dont l’un fera parler de lui un peu plus tard, un certain Caïus Octavius, qui sera le premier empereur romain, sous le nom d’Octave Auguste. En revanche, le « fidèle entre tous », qui deux jours après l’assassinat de son chef avait invité à dîner ses assassins, était le grand oublié de ce document, ce qui n’était que justice compte tenu de son étrange fidélité.

Michel Escatafal

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