Clémenceau, sans doute l’homme le plus influent de la Troisième République

Né à Mouilleron-en-Pareds (Vendée) le 28 septembre 1841, fils et petit-fils de médecin, Clémenceau pratiquera lui aussi la médecine pendant près de vingt ans. Mais c’est l’homme politique, et accessoirement le journaliste, qui le fera entrer dans la postérité, en étant une des figures les plus marquantes de la Troisième République, si ce n’est la plus influente. Cela dit, avant d’être député il se fera remarquer par son activisme, notamment en refusant l’armistice (une trahison pour lui) et en organisant un soulèvement pour s’emparer de l’Hôtel de Ville, ce qui lui vaudra l’inimitié de Jules Ferry, premier d’une longue liste, qui s’opposait à ce type de mouvement. Ce même Jules Ferry, qu’il contraindra à démissionner en 1885, en raison de leurs divergences sur la politique coloniale de ce dernier.

Plusieurs fois député, la première fois en février 1871 aux côtés de gens comme Victor Hugo, Gambetta ou Louis Blanc, président du Conseil entre octobre 1906 et juillet 1909, ministre de l’intérieur et « premier flic de France » comme il se désignait, chef des radicaux d’extrême gauche, il fut de tous les moments importants de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième. Par exemple ce fut lui qui proposa Sadi Carnot, petit-fils de Lazare Carnot, organisateur de la victoire sous la première République, pour remplacer Jules Grévy contraint à la démission le 26 novembre 1887, suite à l’affaire des décorations où était impliqué son gendre Daniel Wilson. Il sera aussi le soutien le plus ardent de Boulanger, avant d’en être son adversaire le plus irréductible (voir article sur Boulanger).

Il fit partie aussi de ceux qui furent éclaboussés dans le scandale financier de Panama (1891), dont il faut dire quelques mots. Ce scandale a démarré, suite à la décision de Ferdinand de Lesseps de creuser en Amérique Centrale un canal entre l’Océan Atlantique et l’océan Pacifique, sur le modèle de ce qui avait été fait avec le canal de Suez. En 1880, de Lesseps fonde une compagnie au capital de trois cents millions de francs pour accomplir son nouvel ouvrage, ce qui était très insuffisant pour le mener à bien. Du coup on décida d’émettre un emprunt à lots, a priori très attrayant pour le public…à condition qu’il en soit informé, ce qui nécessita un énorme travail de propagande, ou pour parler comme aujourd’hui de communication. Le coût de cette propagande s’éleva à soixante millions, mais cela n’empêcha pas cet emprunt de faire un énorme fiasco, puisqu’il était prévu qu’il rapporte sept cent vingt millions, alors qu’il ne fut souscrit qu’à hauteur de deux cent cinquante quatre millions. Résultat, le 2 février 1889, un jugement du tribunal de la Seine prononçait la liquidation de la société. Mais il apparut très vite que les fonds souscrits pour la construction du canal avaient été en partie détournés, à l’insu de Ferdinand de Lesseps…et qu’il en avait été fait un usage politique.

Après maintes péripéties, le gouvernement décide d’engager des poursuites contre cinq députés et cinq sénateurs, tous de la majorité républicaine sauf un. Tous ces personnages importants, comptant aussi d’anciens ministres ou président du Conseil,  vont voir lever leur immunité parlementaire à l’issue de débats houleux. Et au cours de ce débat, on assiste à une attaque en règle de Déroulède contre Clémenceau, l’accusant d’avoir été complaisant avec un certain Herz, personnage douteux très influent auprès des pouvoirs publics en France et à l’étranger. En fait, malgré les dénégations de Clémenceau, et bien que Déroulède n’ait apporté aucune preuve, la carrière de Clémenceau va subir un terrible coup d’arrêt, et il ne retrouva sa popularité qu’au moment de l’affaire Dreyfus, dont il prit la défense (1898). C’est lui qui permettra à Zola d’écrire dans son journal, l’Aurore, son immortel « J’accuse », réquisitoire précis contre les responsables de la condamnation de Dreyfus et opposés à la révision du procès.

Partisan comme les socialistes de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, Clémenceau sera chargé de mettre en application la loi de 1905, malgré les protestations du pape Pie X. En revanche il provoquera la colère des socialistes en réprimant durement la grève des mineurs du Pas-de-Calais (1906) au moment où il était président du Conseil et ministre de l’Intérieur, appliquant les mêmes méthodes vis-à-vis des vignerons en Languedoc-Roussillon. Mais c’est surtout lors de la première guerre mondiale qu’il va donner la pleine mesure de ses talents d’homme d’Etat, au point d’avoir été surnommé « le Tigre » en raison de son acharnement à lutter contre l’ennemi, après avoir été appelé une nouvelle fois à la tête du gouvernement, en novembre 1917, par le président de la République Poincaré. Dans cette fonction, Clémenceau sut notamment redonner du courage à la nation toute entière, en annihilant tout esprit défaitiste, car le doute s’était insinué chez un grand nombre de Français, lesquels voyaient les cercueils rentrer toujours aussi nombreux…sans résultat sur le terrain. En plus, on venait d’apprendre que la Russie faisait sa révolution et que le front oriental s’effondrait, libérant des troupes allemandes pour renforcer celles de l’Ouest. Et pour ajouter encore plus de difficultés, l’hiver 1916-1917 avait été très rude pour les soldats, mais aussi pour les populations à l’arrière. Enfin, il fallut aussi mettre en place des cartes de rationnement (1 er mars 1917).

Sur le plan militaire Nivelle, qui avait remplacé Joffre comme commandant en chef, désireux de lancer une offensive décisive grâce à la supériorité en hommes des Alliés, allait faire une grave erreur de jugement en n’imaginant pas que l’Etat major allemand pût changer de stratégie, et se replier en ordre sans que les troupes alliées s’en rendent compte. Tout cela sur fond de désaccord entre membres des divers Etats-majors, notamment le Britannique Haig réticent à lancer une grande offensive sur un ennemi qui s’était évanoui, mais aussi Pétain qui craignait d’user dans cette bataille toutes les réserves en hommes. Malgré toutes ces réticences, l’offensive prévue par Nivelle s’engagea quand même, mais dans les pires conditions…d’autant que les Allemands avaient eu le temps de la voir venir. Le résultat ne fut pas brillant, et Nivelle fut contraint à la démission laissant sa place à Pétain comme général en chef des armées françaises.

A ce moment de la guerre nous étions aussi à l’époque des mutineries, mais heureusement pour les Alliés, Pétain va redresser la situation en deux mois. Il y aura certes quelques exécutions pour l’exemple, moins nombreuses que ce qui fut dit mais horribles quand même, mais le sort du combattant fut amélioré, notamment l’ordinaire et les périodes de repos. C’est dans ce contexte que quelques mois plus tard, Clémenceau sera appelé à la présidence du Conseil par Poincaré qui ne l’appréciait pas et qu’il n’appréciait pas. Clémenceau accepta, mais à une condition : c’est lui qui choisit ses ministres et qui commande. Comme disait le Canard enchaîné (né en 1916): « Le gouvernement Clémenceau, c’est Clémenceau à tous les ministères ». Et de fait il va faire immédiatement la preuve de son autorité en déclarant son fameux « Je fais la guerre », ajoutant qu’il la faisait partout en politique intérieure comme en politique extérieure. En outre il était devenu interdit d’être défaitiste ou pacifiste. Il fallait faire la guerre…et la finir victorieusement. Et pour ce faire, avec l’accord entre autres de Haig et Pétain, il fit donner à Foch le commandement unique entre les armées alliées.

Après la guerre, il se signala en étant un des principaux artisans du traité de Versailles (1919), voulant « gagner la paix », après avoir gagné la guerre. En fait ce traité de Versailles était aussi désastreux pour le futur que ne fut le fut traité de Francfort du 10 mars1871, qui mit fin à la guerre entre la France et la Prusse, avec l’énorme erreur que fut l’annexion de l’Alsace et la Moselle. En 1919, ce fut différent. Tout d’abord on commença par mettre à genoux l’Allemagne sur le plan économique et financier. Ensuite, on décida de détruire l’empire autrichien, seul susceptible dans l’avenir de faire contrepoids à la puissance allemande en Europe centrale, quand l’Allemagne se relèverait. En revanche, si la France  réintégra l’Alsace-Moselle, la France n’avait même pas obtenu d’annexer la Sarre, se contentant de gérer ses richesses minières en contrepartie des destructions subies dans les mines de charbon du Nord de la France, ni même la création d’un état tampon sur la rive gauche du Rhin, ce que les Américains refusaient. Bref on n’avait obtenu aucune garantie sérieuse sur l’avenir, et Clémenceau, qui disait vouloir « gagner la paix » après avoir été « le Père la Victoire », devint très vite le « Perd la victoire ». Néanmoins cela n’empêcha pas le Bloc national, qui allait de l’extrême droite monarchiste (il y en avait encore !) aux républicains de gauche, de remporter les trois-quarts des sièges à l’Assemblée, et donc de permettre à Clémenceau de se maintenir à la tête du gouvernement.

En 1920 Poincaré, dont le mandat de sept ans venait à expiration, ne se représentant pas, beaucoup de députés pressèrent Clémenceau de se présenter à l’élection présidentielle, ce qui était une façon de l’écarter du pouvoir, en lui promettant une élection triomphale. Bien que réticent pour ce poste qu’il avait toujours qualifié de rôle de « potiche », il se laissa convaincre sans se présenter officiellement. Mais le vieil homme avait oublié la détestation que lui portaient de nombreux politiciens, résultat des multiples inimitiés qu’il s’était confectionné au fil des ans depuis 1871, et suite à une vague de contestation animée par Briand (détesté par Clémenceau), il fut battu au premier tour par Deschanel, homme à la santé nerveuse déficiente (408 voix contre 389). Cela mit en fureur « le Tigre » qui décida immédiatement de se retirer de la course à la présidence, et ce fut Deschanel qui fut élu avec une très large majorité. Clémenceau se retira de la vie politique jusqu’à sa mort à Paris le 24 novembre 1929, alors que Deschanel sera contraint à la démission sept mois plus tard pour raison de santé. Sans cette trahison, « le Tigre » aurait fini son mandat, et qui sait s’il n’aurait pas pressenti avant tout le monde le danger que faisait courir la montée de l’extrême-droite en Allemagne? La politique est souvent cruelle !

Michel Escatafal

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