Boulanger, l’homme qui préféra l’amour à l’Elysée

Le moins que l’on puisse dire est que la troisième République fut longtemps fragile dans ses institutions, mais les nombreux soubresauts institutionnels ou autres qu’elle a connus à ses débuts, à part la Commune, n’étaient rien à côté des crises qui allaient l’ébranler d’ici la fin du dix-neuvième siècle.  La première de ces crises, le boulangisme, appelé ainsi du nom de celui qui en fut l’instigateur, le général  Boulanger, dura cinq ans entre 1886 et 1891, et beaucoup la considèreront comme une sorte de coup d’Etat militaire qui allait capoter…pour l’amour d’une femme, alors que, comme le disait le poète François Coppée, « la France s’est éprise de Boulanger comme une belle fille s’éprend d’un jeune sous-lieutenant de hussards ».

Georges Boulanger était né à Rennes en 1837, et avait fait ses études au Lycée de Nantes, où il connut un homme qui aura été successivement son plus ardent soutien, et son adversaire le plus irréductible, Clémenceau, né quatre ans avant lui. Après une brillante conduite en Kabylie, puis en Italie où il est grièvement blessé, puis en Cochinchine, il est désigné comme instructeur à Saint-Cyr. Ensuite il va participer à la guerre de 1870 où il obtiendra, à l’âge de 33 ans, le grade de lieutenant-colonel. Il se battra avec une telle bravoure qu’il est de nouveau blessé à Champigny, mais cela sera insuffisant pour freiner ses ardeurs, ce qui lui vaut d’obtenir le grade de colonel et d’être nommé commandeur de la Légion d’honneur.

Autant d’exploits ne pouvaient que lui attirer les faveurs de beaucoup de monde, et cela tombait bien car il aimait aussi beaucoup la politique. Et qui dit politique dit généralement ambition, ce qui lui permettra d’être d’abord ami avec le duc d’Aumale, fils de Louis-Philippe. Cette amitié fut favorisée par le fait que Boulanger était colonel du 133è régiment d’Infanterie, qui faisait partie du corps d’armée du duc d’Aumale. Du coup Boulanger va manifester un grand zèle royaliste, et cela lui vaudra d’être nommé général de cavalerie à 43 ans. Mais suite à la démission de Mac- Mahon en janvier 1879, Boulanger comprend que le retour de la monarchie est compromis, et il va devenir républicain. Dans ce nouvel habit il va se montrer aussi zélé qu’il le fut comme monarchiste, au point de passer pour un joyeux libre-penseur,  ni réactionnaire, ni même clérical par contraste avec la grande ferveur catholique qu’il manifestait devant ses anciens amis royalistes.

Sa notoriété s’accroit tellement qu’il est envoyé aux Etats-Unis, en août 1881, comme chef de la mission française pour le centenaire de l’Indépendance, et là il va réaliser un coup d’éclat qui va le faire passer pour un véritable héros. Il va refuser en effet de monter sur un bateau où flottait le drapeau allemand, exigeant qu’il soit retiré, ce qui lui fut accordé. A partir de là, la légende du général « Revanche » va se mettre en marche, et plus rien ne pourra arrêter l’ascension de ce jeune général intrépide. En 1885, Clémenceau le recommanda à Freycinet chargé de constituer un nouveau ministère, le vantant comme « un officier très capable, souple et républicain ». Et pour que Clémenceau le considérât comme républicain, c’est qu’il devait l’être, même si celui qu’on appellera plus tard Le Tigre, lui précisa bien qu’il n’hésiterait pas l’envoyer en Conseil de guerre s’il avait la certitude qu’il trahisse la démocratie. On ne se méfie jamais assez d’un général arriviste !

Tout cela lui vaudra en 1886 d’obtenir le portefeuille de la Guerre, après avoir été nommé général de division en 1884, et envoyé en Tunisie par Jules Ferry comme chef des troupes d’occupation, fonctions dans lesquelles il avait connu la même réussite que toutes celles qui lui furent confiées. Il allait  réussir de la même façon comme ministre en entreprenant la réorganisation de l’armée, n’hésitant jamais à faire preuve d’autorité quand un obstacle se présentait à lui. Ainsi il limogera son ancien commandant de corps d’armée…le duc d’Aumale, répondant ainsi à un député de droite qui l’interpellait à la tribune sur ce limogeage : « L’armée n’a pas à être juge, tant que je serai son chef, elle n’a qu’à obéir ». Il montrera aussi son savoir-faire et son sens de la communication, comme nous dirions aujourd’hui, lors des fameuses grèves des houillères de Decazeville dans l’Aveyron (1886), suite à l’assassinat d’un ingénieur. Du coup le gouvernement envoya la troupe pour rétablir l’ordre, mais Boulanger soucieux de sa popularité donna des consignes de modération et d’humanité.

Cette popularité sera décuplée quand il prendra des mesures s’inscrivant toutes dans le sens de l’égalité entre les citoyens. Ainsi il fit voter une loi qui ramenait le service militaire à trois ans, au lieu de cinq, mais surtout ce service serait accompli par tous, y compris les fils de riches familles qui ne pouvaient plus acheter leur exemption (sauf un an), mais aussi les séminaristes, ce qui lui valut les faveurs des anticléricaux. Il va remplacer aussi le vieux fusil Gras, par le Lebel qui sera utilisé pendant la guerre 1914-18. Bref, tout cela va créer un énorme courant de sympathie autour de Boulanger, qui atteindra son paroxysme lors de la revue traditionnelle du 14 juillet 1886, sur le champ de courses de Longchamp,  où une foule évaluée à 200.000 personnes scanda son nom en le voyant défiler sur son cheval noir portant le nom de Tunis, oubliant tous les autres acteurs de la fête à commencer par le président Grévy.

Il aura même droit à une chanson intitulée « En revenant de la revue » où les deux derniers vers du deuxième couplet disaient : « Moi j’faisais qu’admirer /Notr’ brav’ général Boulanger ». Tout le monde était fou du général Boulanger…à l’exception d’une dame à la beauté sans pareille, dont on reparlera plus tard, la vicomtesse de Bonnemain, qui disait de lui que c’était « un bellâtre » qu’elle trouvait « vulgaire ». Elle ne pensera pas toujours ainsi. En tout cas, à partir de ce moment, Boulanger va incarner le patriotisme français et les désirs de revanche d’un pays qui n’a jamais admis l’annexion de l’Alsace-Moselle par les Allemands. Et pour couronner le tout, un incident diplomatique a priori mineur entre la France et l’Allemagne va finir d’asseoir la réputation de Boulanger auprès des Français. Il s’agit de l’affaire Schnaebelé, du nom du commissaire spécial de la police française à la gare frontière de Pagny-sur-Moselle, à la limite de la Meurthe-et-Moselle.

Ce Schnaebelé  tomba en fait dans un guet-apens tendu par la police allemande pour  des raisons assez obscures, le 20 avril 1887. Ce jour-là, ce commissaire franchit la ligne frontière et fut immédiatement arrêté par deux gendarmes allemands et emmené comme un malfrat à Metz…alors qu’au départ il avait été convoqué par son collègue allemand d’Ars. Immédiatement on s’empara de l’affaire en France, le président du Conseil appuyé par Boulanger proposant l’envoi d’un ultimatum à l’Allemagne. Cet incident aurait pu conduire à la guerre si les deux chefs d’Etat, le président Grévy et  l’empereur Guillaume 1er, n’avaient pas décidé de classer la l’affaire. Cela dit, pendant les négociations, Boulanger s’était rendu « secrètement » à la frontière de l’Est, mais en faisant en sorte que la presse fût au courant. Et de fait, ce fut toute la population qui fut informée, ce qui augmenta encore le prestige du général « Revanche ». Comme quoi, la communication est une arme souvent fatale pour qui sait s’en servir. Sur ce plan rien n’a changé !

Cependant Boulanger en avait trop fait, au point d’irriter Bismarck, le tout puissant chancelier allemand, qui souhaitait le départ de Boulanger du gouvernement.  Par ailleurs Clémenceau et nombre d’autres députés commençaient à s’inquiéter de la popularité de ce ministre ambitieux.  Mais pour ne pas aller à contre-courant de l’opinion, de plus en plus boulangiste, plutôt que de destituer le général on décida de faire démissionner le gouvernement, pour en former aussitôt un autre sans Boulanger, ce qui provoqua nombre de manifestations à Paris, d’autant que le général décida de s’installer à l’hôtel du Louvre. Malgré tout, même hors du gouvernement, Boulanger demeurait encombrant, et il fut décidé de le nommer à Clermont-Ferrand pour commander le 13è Corps. Cela ne lui enleva rien en termes de popularité, bien au contraire, comme en témoignent des scènes hallucinantes à la gare de Lyon au moment de son départ pour l’Auvergne.

Par ailleurs, si une partie des politiciens de gauche lui reste encore fidèle, les modérés se déchaînent contre lui, accentuant le décalage entre l’élite et le peuple. Cependant une fois arrivé à Clermont-Ferrand, Boulanger se contenta de faire son travail de militaire et rien d’autre…sauf entretenir sa relation avec Madame de Bonnemain, qui ne le trouvait plus vulgaire, dans un discret hôtel de Royat. Mais cette hibernation politique ne dura pas, et il refit de la politique. Du coup le gouvernement le mit à la retraite précipitamment (mars 1888), ce qui constitua une monumentale erreur, Boulanger pouvant se lancer alors totalement dans la politique. Elu dans quatre départements aux élections de 1889, notamment dans le Nord où il fit un véritable triomphe, il ne lui restait plus qu’à être élu à Paris pour s’imposer sans discussion comme l’homme fort du pays, ce qui ne fut qu’une formalité puisqu’il l’emporta avec plus de 245.000 voix contre moins de 171.000 à son malheureux concurrent. Avec ce résultat, pour peu qu’il en eut l’envie, le pouvoir lui semblait promis à très court terme.

En fait Boulanger hésitait, rappelant sans cesse à ses amis que le 2 décembre 1851 n’a jamais cessé de peser sur l’Empire. Finalement, au grand dam de ses partisans, le général refusa la nuit du 27 au 28 janvier 1889 de marcher sur l’Elysée…car il pensait surtout à rejoindre sa maîtresse, Madame de Bonnemain. Il ne prendra pas le pouvoir, et le gouvernement va même lancer un mandat de dépôt contre lui pour atteinte à la sûreté de l’Etat, et son parti (la Ligue des Patriotes) sera dissous. Peu après (le 1er avril), par peur d’être traduit en haute cour, et surtout pour rester auprès de sa maîtresse bien-aimée, il prit avec elle le train pour Bruxelles. Puis ne se sentant pas en sécurité il rejoignit Londres, toujours en compagnie de Madame de Bonnemain, pour éviter la prison. Le « boulangisme » avait vécu, comme en témoigne le terrible échec subi par ses partisans aux élections de septembre et octobre (38 députés sur 576). Il aura tout juste le petit plaisir d’avoir lui-même été élu à Paris, mais son élection sera invalidée parce qu’il avait été condamné par contumace en avril, au moment où il était en Belgique.

La fin de sa vie sera terrible, d’autant que Marguerite de Bonnemain, atteinte de la tuberculose, mourra en juillet 1891, une mort dont le général Boulanger ne se relèvera pas, puisqu’il se suicidera sur la tombe de sa maîtresse le 30 septembre. Cette fois tout était consommé, et on n’allait plus parler de cet homme qui avait embrasé la France, mais l’agitation nationaliste qu’il avait provoqué n’allait pas tarder à reparaître lors du scandale de Panama (1892-1893) et au moment de l’affaire Dreyfus à partir de 1895.

Michel Escatafal

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