Le suffrage universel et ses énigmes

Parmi les énigmes du suffrage universel ou de l’imagerie populaire quand celui-ci n’existait pas, il y a le fait que l’on ne se souvient que rarement, pour ne pas dire jamais, des moments difficiles que l’on a vécus sous la domination ou le pouvoir d’un monarque ou assimilé. Dans le même ordre d’idées, cela se vérifie systématiquement quand un personnage connu vient à mourir. A ce moment-là, ce ne sont que compliments qui s’abattent sur lui, y compris venant de ses plus irréductibles adversaires ou ennemis. C’est encore plus le cas quand c’est une personnalité politique, parce que la légende côtoie l’histoire de très près et même le plus souvent la surpasse. Bref, les gens ont une mémoire très sélective.

En lisant des textes de l’époque du Second Empire, on est très surpris de voir à quel point la légende napoléonienne a contribué à l’élection triomphale de Louis Napoléon Bonaparte à la présidence de la République en décembre 1848, et ensuite à l’instauration du Second Empire. Quand je dis élection triomphale je n’exagère absolument pas, dans la mesure où le neveu de Napoléon 1er recueillit 5.500.000 voix contre 500.000 à Cavaignac et 400.000 à Ledru-Rollin, ses deux principaux concurrents, des scores que certains qualifieraient de « soviétique » si l’Union Soviétique n’était apparue 74 ans plus tard.

Cette élection et les résultats étaient a priori d’autant plus surprenants, que Louis-Napoléon Bonaparte s’était ridiculisé et déconsidéré en tentant un coup de main sur la ville de Strasbourg en octobre 1836. Cela lui valut d’être arrêté et contraint de quitter la France, se réfugiant au Brésil puis aux Etats-Unis, dont il revint un an après au chevet de sa mère mourante, la reine Hortense, cette dernière ayant obtenu peu avant le pardon de Louis-Philippe après l’échauffourée de Strasbourg provoquée par son fils. Ce dernier sera de nouveau arrêté en 1840, après avoir essayé de provoquer un soulèvement à Boulogne à l’occasion du retour des cendres de Napoléon 1er. Et il fallut la révolution de février 1848 pour que Louis-Napoléon Bonaparte puisse de nouveau retrouver le libre accès à son pays.

Avec de telles références, comment Louis-Napoléon Bonaparte a-t-il pu être élu président de la République, sauf à considérer que le peuple avait toujours la nostalgie de la grandeur de la France sous le premier Empire, qui prit fin avec la défaite de Waterloo en 1815. A ce propos Hyppolite Magen, historien des deux empires français, écrivait ceci : « J’ai resserré ce que l’histoire raconte longuement du premier et du second Empire. Puissent mes deux véridiques récits contribuer à l’anéantissement de cette légende napoléonienne que le mensonge créa et que, pour notre malheur, l’ignorante crédulité du peuple a laissé subsister trop longtemps » ! Pour un républicain, les mots vis-à-vis du peuple sont quand même très durs…mais hélas réalistes.

Cela étant on pouvait comprendre Hyppolite Magen vu le contexte de l’époque, car il ne faut pas oublier que ces phrases ont été écrites peu de temps après le désastre de Sedan (1 et 2 septembre 1870), qui allait permettre à la Prusse de s’approprier l’Alsace et la Moselle quelques mois plus tard. Encore une fois l’Empire laissait une France amputée de deux territoires importants, même si quelques années plus tôt (en 1860) la France avait récupéré la Savoie et Nice. En revanche le bilan du Premier Empire était beaucoup plus catastrophique, tant sur le plan humain que sur le plan territorial. La République avait en effet donné à la France vingt-six nouveaux départements, avec une population de plus de huit millions sept cent mille habitants, que le premier Empire lui fit perdre après avoir causé la mort de cinq millions d’hommes.

Par la suite, malgré ce bilan extrêmement négatif, notre pays continuera à nourrir la légende napoléonienne sous toutes ses formes, au point de faire de Napoléon 1er le Français le plus connu et, peut-être même, le plus vénéré dans l’inconscient populaire. On ne voit que sa grandeur, que son génie militaire, que les institutions qu’il créa, mais plus personne ou presque ne se rappelle le dictateur qu’il fut. Il en est presque de même de Napoléon III, surnommé « le Petit » par Victor Hugo par comparaison avec Napoléon 1er, même si son bilan global fut un peu moins négatif, parce que le second Empire reste une époque qui a permis à la France de profiter en partie des progrès de la révolution industrielle. Certains de nos jours ont même essayé de réhabiliter le dernier monarque français, notamment Philippe Séguin ou l’historien, Pierre Milza. Il n’empêche, objectivement le second Empire ne reste pas  parmi les meilleures périodes de notre histoire.

Ce long préambule historique nous amène tout naturellement à évoquer un passé plus récent. Qui n’est pas gaulliste aujourd’hui ? A peu près personne, ce qui est beaucoup plus mérité que pour les deux Napoléon, car le général de Gaulle a été celui qui a permis à la France de rester debout à une époque où ses dirigeants voulaient qu’elle se couchât. On peut même considérer qu’il a sauvé deux fois notre pays, car la situation en 1958 était très difficile en pleine période de décolonisation, avec notamment la crise algérienne que le général était sans doute le seul à pouvoir résoudre, ce qui ne lui a pas évité d’être désavoué par le peuple français onze ans plus tard, suite à un référendum où il voulait supprimer entre autres une des deux assemblées, le Sénat, pourtant très décrié par nombre de Français…qui n’ont qu’une connaissance très imparfaite de son rôle.

Mais là aussi, comme pour chaque grand personnage, la légende a fait son œuvre, au point d’avoir éclipsé tous les gouvernants de notre pays qui ont participé à son redressement après 1945. En parlant de légende, on évoque plutôt de nos jours le mot communication. Cette dernière en effet est devenue depuis une trentaine d’années « la reine des batailles », notamment grâce à la télévision. Tout le monde se souvient du fameux, « Monsieur Mitterrand vous n’avez pas le monopole du cœur » de Valéry Giscard d’Estaing, lors de son premier face à face présidentiel en 1974. Curieusement, malgré un très bon bilan, Valéry Giscard d’Estaing fut battu par François Mitterrand lors de l’élection présidentielle suivante en 1981, grâce surtout à une excellente campagne de communication du leader socialiste.

Ce bon bilan du septennat de Valéry Giscard d’Estaing était dû principalement à l’action de Raymond Barre, dont la quasi totalité des observateurs soulignaient les compétences et les qualités d’homme d’Etat. Cependant malgré des résultats sur les plans économique et social, entre 1976 et 1981, nettement supérieurs à ceux qu’avaient obtenus en leur temps ses opposants à l’élection présidentielle de 1988 (Jacques Chirac et François Mitterrand), Raymond Barre n’arriva qu’en troisième position cette année là et fut éliminé du second tour. Il est vrai que la démagogie et les promesses en l’air n’étaient pas le fort de l’ancien Premier ministre. Sans promettre du sang et des larmes, il s’efforçait toujours de dire la vérité aux Français, contrairement à beaucoup d’autres qui n’ont jamais eu ce courage.

Aurait-il été président de la République s’il n’y avait pas eu l’élection au suffrage universel ? Peut-être, même si un précédent célèbre ne plaide pas en faveur d’une pareille hypothèse. Ce précédent concerne le plus grand personnage de l’histoire de la Troisième République, Georges Clémenceau. Rappelons-nous le mois de janvier 1920, avec un président du Conseil, Clémenceau, très populaire dans le pays, mais de plus en plus controversé à l’Assemblée. Beaucoup de députés pressent le « Tigre » de se présenter à l’élection présidentielle (fin du mandat de Poincaré qui ne se représentait pas), soit pour l’éloigner du vrai pouvoir, soit pour services rendus…ce qui n’enthousiasme guère Clémenceau.

Pourtant il finit par céder…et sera battu par Deschanel dès le vote indicatif préliminaire, victime entre autres des manigances de Briand. Furieux, Clémenceau retire sa candidature et Deschanel est élu avec une énorme majorité. Neuf mois plus tard Deschanel démissionne victime d’une santé mentale chancelante, ce qui fera dire à Clémenceau à propos des parlementaires :  » Ils ne voulaient pas de moi parce qu’ils avaient peur que je ne devinsse gâteux. Eh bien, le Gâteux, ils l’ont eu tout de même  » ! Sûr qu’avec une élection au suffrage universel, Clémenceau eut été élu…sans doute, peut-être.

Michel Escatafal

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One Comment on “Le suffrage universel et ses énigmes”

  1. Brèves de Lycée dit :

    Article très intéressant !


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