Les relations entre l’Elysée et Matignon sous la Vè République

Dans les relations entre le président de la République et le Premier ministre sous la Cinquième République, nous sommes aujourd’hui dans une configuration inédite dans la mesure où le Premier ministre, François Fillon, se cantonne dans un rôle de collaborateur discret. Force est de constater en effet qu’il n’est effectivement rien d’autre qu’une sorte d’adjoint qui sert de relais entre la direction et son équipe. D’ailleurs les Français, qui ne sont pas à une contradiction près, le placent relativement haut dans les sondages précisément parce qu’il vit dans l’ombre du chef de l’Etat.

Essayons donc de faire un peu d’histoire depuis 1958, en précisant tout d’abord que la Constitution de 1958 était mi-présidentielle, mi-parlementaire. D’ailleurs pendant les premières années de la Vè République jusqu’au référendum de 1962, instaurant l’élection du président de la République au suffrage universel, le général de Gaulle s’est comporté comme un chef d’Etat parlementaire. Michel Debré a lui-même reconnu que durant les trois années où il fut Premier ministre, le général lui laissa conduire librement les affaires intérieures du pays, conformément à la lettre de la Constitution de 1958, elle-même issue du discours de Bayeux (1946) où Charles de Gaulle avait exposé sa vision d’un état démocratique dirigé par un éxécutif fort.

La réforme de 1962 va permettre au président de la République de modifier substantiellement le fonctionnement du régime, et de concentrer à l’Elysée les divers moyens du pouvoir. Cette concentration sera d’autant plus facilitée, que les élections législatives de novembre 1962 allaient donner au général de Gaulle une majorité parlementaire nette et homogène. En fait on était déjà dans la situation que nous connaissons aujourd’hui, sauf que le président de la République s’appelait Charles de Gaulle, et que le Premier ministre était Georges Pompidou.

Si je rappelle le nom des ces deux hommes, c’est précisément parce que ce sont quand même les hommes qui font en partie la fonction. Georges Pompidou fut loin d’être ce Premier ministre falot, type Fillon, en qui certains voyaient au moment de sa nomination un simple faire-valoir du général de Gaulle. Les faits ont largement démontré le contraire, y compris après l’élection au suffrage universel du général de Gaulle en 1965,au point qu’en 1968 ce dernier décida le remplacement de Georges Pompidou, qui finissait par lui porter ombrage, par Maurice Couve de Murville.

Une fois élu à son tour président de la République en 1969, et fort du soutien de la majorité parlementaire pléthorique issue des urnes en juin 1968, Georges Pompidou allait confirmer le présidentialisme qui s’était développé avec le général de Gaulle. Et lui aussi allait céder à la tentation de se séparer de son Premier ministre, Jacques Chaban-Delmas (1972), devenu trop populaire à ses yeux et surtout trop réformiste par rapport aux idées de Georges Pompidou. Avec Pierre Messmer qui ne souhaitait pas mener une politique autonome, le président Pompidou allait gérer plus directement l’action gouvernementale.

Valéry Giscard d’Estaing, élu en 1974 après la mort de Georges Pompidou, allait dans un premier temps se comporter lui-aussi comme un véritable chef de gouvernement. De fait cela aboutit très vite à un conflit avec son Premier ministre de l’époque, Jacques Chirac, ce qui permit à ce dernier de démissionner avec fracas en août 1976. Il est vrai que cette démission tombait bien pour les deux hommes, la situation économique de notre pays, confronté au premier choc pétrolier, s’étant beaucoup dégradée. Cela permit à l’un, Jacques Chirac, de préserver l’avenir et à l’autre, Valéry Giscard d’Estaing, d’appeler au poste de Premier ministre Raymond Barre qui sera, sans aucune contestation possible, le meilleur Premier ministre de toute l’histoire de la Vè République.

François Mitterrand élu en 1981, renouera avec la tendance amorcée par Georges Pompidou et la renforcera. A cette époque le Premier ministre, Pierre Mauroy, aura surtout un rôle de relais auprès des organisations syndicales pour mettre en œuvre les réformes décidées par la présidence de la République. Cela étant, si son poids politique était fort, il ne saura pas arrêter les dérives en termes de finances publiques que cette politique produisait, faute sans doute des compétences nécessaires. Il sera remplacé en 1984 par Laurent Fabius, à l’époque très jeune (à peine 38 ans), lequel se singularisera essentiellement par ses prises de position en politique étrangère, refusant parfois de cautionner les décisions de François Mitterrand, notamment  lors de la visite en décembre 1985 du général Jaruzelski, chef d’Etat communiste de la Pologne, au moment où ce dernier réprimait sévèrement la contestation du syndicat Solidarnosc.

Bien entendu, je ne parlerais pas des périodes de cohabitation où la nomination du Premier ministre est imposée par le suffrage universel, et où tout à fait normalement la République redevient en grande partie parlementaire. Ce fut le cas entre 1986 et 1988, où François Mitterrand nomma Jacques Chirac comme Premier ministre, puis entre 1993 et 1995 avec la nomination d’Edouard Balladur, et enfin entre 1997 et 2002 avec Lionel Jospin comme Premier ministre. Entre temps, il n’y aura eu réellement qu’un seul Premier ministre ayant réellement marqué son époque, Michel Rocard. Ce dernier lui aussi très populaire, sera renvoyé sans ménagement en mai 1991 sans jamais avoir été désavoué par la majorité parlementaire, ce qui permettra à François Mitterrand de nommer pour la première fois une femme au poste de Premier ministre, Edith Cresson. Cette dernière ne laissera pas pour autant un souvenir impérissable.

Jacques Chirac, une fois président de la République (1995), essaiera lui aussi d’élargir au maximum sa sphère d’intervention. Je dis bien essaiera, parce qu’entre une dissolution manquée (1997) et une présidence entre 2002 et 2007 où son adversaire le plus farouche, Nicolas Sarkozy, était au gouvernement, ses pouvoirs ont quand même été largement limités. Et nous en arrivons à la période actuelle, avec ce couple improbable à la tête de l’exécutif formé par Nicolas Sarkozy et François Fillon. Les deux hommes, très dissemblables, avaient en fait un seul point commun, leur farouche opposition à Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy parce qu’il voulait prendre sa place et François Fillon parce qu’il ne faisait plus partie du gouvernement. Rien que de l’idéologie ! La suite nous la connaissons puisque nous la vivons.

esca

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