France-Etats-Unis : une relation pas toujours cordiale, mais durable

Au-delà de l’emphase et des mots qui célèbrent l’amitié éternelle entre la France et les Etats-Unis, ces deux nations se sont affrontées très souvent dans leur histoire commune, même si elles n’ont jamais été en guerre. Il est vrai que la France est une vieille nation, alors que les Etats-Unis n’ont même pas 250 ans d’existence. Cela étant l’une et l’autre se doivent beaucoup, même si chacune avait souvent son propre intérêt dans l’aide qu’elle apportait à l’autre. En disant cela, on est loin de ce que nous entendons habituellement sur le sujet.

Faisons un peu d’histoire pour se remémorer ce qui s’est passé entre ces deux nations. Tout a commencé en 1776, quand treize colonies anglaises proclamèrent leur indépendance. Aussitôt Vergennes, secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères, y vit l’occasion de prendre sa revanche sur l’Angleterre, qu’il assimilait à un « monstre contre lequel il convient d’être toujours préparé », et qui nous avait dépossédé de nos colonies en Amérique du Nord au traité de Paris du 10 février 1763, l’un des plus désastreux que notre pays ait dû signer. Même si Louis XVI n’était pas très enclin à aider des insurgés en lutte contre une monarchie, il décida finalement d’apporter son aide aux indépendantistes, malgré l’opposition de Turgot qui, considérant le mauvais état des finances, écartait toute idée de guerre. Oh certes il se fit prier, et il fallut que le marquis de Lafayette achetât lui-même son bateau, pour arriver à s’embarquer pour les Amériques avec des volontaires en 1777, et se mettre aux ordres de Washington (photo).

Après beaucoup d’épisodes guerriers au cours desquels La Fayette faillit perdre la vie, les Anglais capitulèrent à Saratoga. Le 17 décembre Vergennes informa Benjamin Franklin, avec qui il avait négocié à Paris l’aide de la France un an auparavant, que celle-ci reconnaissait l’indépendance des Etats-Unis. Cependant ce n’est qu’en 1783 (traité de Versailles) que la victoire contre la puissance coloniale anglaise sera acquise définitivement, grâce aux 6000 hommes du contingent français sous le commandement de Rochambeau, et à l’escadre de 38 navires dirigée par l’amiral de Grasse, mais aussi à l’aide financière importante que la France avait apportée (6 millions de livres) malgré des finances publiques de plus en plus obérées.

Un autre évènement va contribuer à renforcer les bases de cette nouvelle nation : Bonaparte cède la Louisiane et la Floride, le 20 décembre 1803, pour 80 millions de francs. Il aura de ce fait largement contribué à la construction des Etats-Unis, même si au départ son idée était de faire de cette nouvelle nation une rivale maritime de l’Angleterre. A ce propos, il est curieux de constater que chaque fois qu’on favorise l’émergence d’une puissance pour en contrer une autre, cette nouvelle puissance finit toujours par dépasser ceux qui ont aidé à son développement. Voir la Chine de nos jours !

Les Américains qui ont largement bénéficié de l’aide de Bonaparte pour agrandir leur pays, n’en seront pas pour autant reconnaissants avec le neveu de celui-ci, Napoléon III. En 1866, sachant le corps expéditionnaire français en difficulté au Mexique, le gouvernement américain qui venait d’achever la guerre de Sécession un an auparavant, multiplia les pressions pour que la France rapatrie ses troupes le plus rapidement possible. Ce fut fait un an plus tard dans des conditions tout à fait catastrophiques, au point que certains dirent à l’époque « que jamais humiliation plus dure ne fut infligée au chef d’une grande nation ».

En revanche, une cinquantaine d’années plus tard, les Etats-Unis aideront la France et plus généralement les Alliés, lors de la première Guerre mondiale. En fait l’entré en guerre des Etats-Unis fut tardive, le président Wilson, fils de pasteur et pacifiste convaincu, ne voulant à aucun prix intervenir dans « cette guerre civile » entre européens. Malgré le torpillage du Lusitania (paquebot britannique) par les Allemands en 1915, qui fit 1000 morts dont 128 Américains, les Etats-Unis restaient fidèles à leur politique « de neutralité médiatrice ». Il fallut attendre janvier 1917, et la décision prise par les Allemands de faire la guerre sous-marine à outrance, entraînant un blocus de fait vis-à-vis des Etats-Unis, pour que ceux-ci décident enfin de rentrer dans la guerre (2 avril 1917). « La Fayette nous voilà ! ». Cette intervention sera évidemment décisive pour la victoire des Alliés.

Cette aide et la victoire qui suivit allaient permettre à l’Amérique de commencer à assurer son leadership sur le monde. Tout d’abord parce que les puissances européennes sont exsangues, voire même complètement ruinées, et ensuite parce que les Etats-Unis vont faire en sorte que la France ne profite pas de la victoire, alors que c’est elle qui a subi le plus durement cette guerre. N’oublions pas que la France avait perdu entre 1914 et 1918, 1400.000 morts contre 744.000 au Royaume-Uni, 750.000 à l’Italie et 68.000 aux Etats-Unis. A ces pertes sur le champ de bataille, il faut ajouter la surmortalité due aux mauvaises conditions d’hygiène, aux privations, aux épidémies, la France ayant vécu ce conflit sur son territoire.

Clémenceau, appelé le « Tigre», ne s’était pas trompé quand il avait annoncé : « Nous avons gagné la guerre, nous avons maintenant à gagner la paix ». Il savait bien que Français, Anglais et Américains ne feraient pas longtemps front commun dans la victoire. Il savait aussi que les Etats-Unis s’accommoderaient mal d’une France agrandie par le retour de l’Alsace-Moselle dans l’hexagone, et par l’extension de son empire colonial, avec « les mandats » qui lui furent accordés sur le Togo, le Cameroun, la Syrie et le Liban. De fait, les Etats-Unis en refusant de ratifier le traité de Versailles (1919), rendent caduque la promesse américaine de garantie d’aide en cas de nouvelle attaque de l’Allemagne. Les Anglais inaugureront à cette occasion le suivisme que nous connaissons sur les positions américaines, en se dégageant à leur tour de cette promesse.

Dans cette affaire l’amitié américaine vis-à-vis de la France aura montré ses limites, et la Grande-Bretagne, qui voit sa puissance s’amoindrir rapidement au détriment de son cousin anglo-saxon, va désormais devenir l’alliée privilégiée des Etats-Unis. La France essaiera de participer à ce partenariat en se rapprochant de l’Amérique, avec le pacte signé en 1928 entre Aristide Briand, ministre des Affaires étrangères, et Kellogg, secrétaire d’Etat américain, « qui interdit tout recours à la guerre comme instrument politique ». Ce pacte sera ratifié par 63 nations dont le Royaume Uni, mais aussi par l’Allemagne et le Japon. On sait ce qu’il advint onze ans plus tard.

La signature de ce pacte n’empêchera pas les Etats-Unis d’essayer d’affaiblir leur ancien partenaire, la France, taxée d’impérialisme, et de contribuer de tout leur poids au relèvement de l’Allemagne, assurément le meilleur contrepoids à la puissance française. Ils iront même plus loin en essayant de contrecarrer par tous les moyens le rapprochement franco-allemand qui se dessinait en 1925, quand Aristide Briand déclarait à Locarno le 16 octobre : « Les Etats-Unis d’Europe commencent ». En 2010 leur position n’a guère changé sur l’Europe, même si l’Union Européenne est une réalité affirmée et, espérons-le, irréversible.

Tous ces évènements vont amener les Français à se méfier désormais de leurs grands alliés anglo-saxons qui, il faut bien le dire, ne vont rien faire pour éviter cette défiance. Cela va entraîner dans notre pays des débats au sein de la droite française, voire même parfois à gauche, qu’on a du mal à imaginer de nos jours. En effet, si toute la droite dans notre pays est sensible au péril soviétique, l’unanimité est loin d’être de mise sur le péril allemand, certains allant jusqu’à prôner un rapprochement avec l’Allemagne, doutant du soutien anglo-américain en cas de conflit avec cette dernière. Il faudra les accords de Munich en 1938 pour que les Français prennent conscience de la menace qui pesait sur eux, et que l’alliance avec les Britanniques était bien une réalité.

Ensuite ce sera la guerre, avec l’infamante capitulation de juin 1940 et l’appel du général de Gaulle. Là s’ouvre un autre épisode de la relation franco-américaine. Le général de Gaulle refusant l’effondrement de notre pays, voulait aussi que les Américains et les Anglais reconnaissent la France dans le jeu diplomatique, ce qu’ils avaient du mal à accepter. Après la libération du pays dans laquelle la contribution américaine fut capitale, le général de Gaulle maintiendra ses exigences, et la France retrouvera sa place à égalité avec les trois grands (Etats-Unis, URSS, Grande-Bretagne). Cependant, le règlement des questions internationales à Yalta (février 1945) se fera sans la France, même si elle finit par garder un siège permanent à l’ONU, et si elle obtenait une zone d’occupation en Allemagne.

Le général de Gaulle avait donc maintenu l’essentiel mais quand il quitta le pouvoir, en 1946, ses successeurs acceptèrent la solidarité atlantique face au « totalitarisme soviétique ». La France devenait dépendante de l’Amérique, et ses rêves de grandeur s’effondraient petit à petit. Les Etats-Unis feront le minimum pour aider la France en Indochine, et s’y installeront quelques années après pour leur malheur. Au moment de la nationalisation du canal de Suez par Nasser (1956), les Etats-Unis participeront activement à la déconfiture des pays qui ont attaqué l’Egypte, dont la France. Le rôle de cette dernière a changé, nous sommes devenus une puissance moyenne comme d’ailleurs les autres grandes nations européennes.

Le retour du général de Gaulle va obliger les Etats-Unis à composer de nouveau avec la France. Celle-ci, au demeurant, se montrera d’une loyauté sans faille vis-à-vis de son allié américain, notamment dans l’affaire des fusées soviétiques à Cuba (octobre 1962). Mais de Gaulle voulait une France indépendante de l’Amérique, et décida de se retirer de l’OTAN en 1966, tout en restant dans l’Alliance Atlantique. Ses successeurs suivront globalement la même politique jusqu’en 2007, au point même que Français et Américains s’affrontèrent durement en 2003 au sujet de la guerre en Irak (discours de Dominique de Villepin à l’ONU), les Etats-Unis et la Grande-Bretagne partant en guerre sans l’aval de l’ONU.

Cette politique d’indépendance allait aussi favoriser la construction européenne que les Etats-Unis n’ont jamais vue d’un très bon œil, du moins dans la conception fédéraliste de ceux qui l’avaient initiée. Le général de Gaulle avait plutôt une idée différente aboutissant à une confédération, dont la France serait bien évidemment le leader. Le traité de l’Elysée le 26 janvier 1963 avec Konrad Adenauer participait de cette démarche.

Aujourd’hui la France et les Etats-Unis ont retrouvé des relations extrêmement cordiales, depuis l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy. Notre diplomatie est devenue très dépendante de celle des Etats-Unis, au point que la France semble abandonner la vocation d’équilibre qui était la sienne, avec la possibilité de parler avec tout le monde. Cette position fait dire à certains que la France et l’Union Européenne doivent, non pas s’aligner sur les positions souvent très contestables des Etats-Unis, mais au contraire affirmer leur place dans la construction d’un monde multipolaire, promouvant sur la scène internationale la paix et la stabilité du monde. Cela ne nous empêchera pas de considérer les Etats-Unis comme un allié privilégié.

Michel Escatafal

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