Les Gracques, fils de Cornelia

Plusieurs orateurs à Rome ont donné à l’éloquence ses lettres de noblesse, notamment Cicéron, mais aussi Caton et les Gracques. Ces derniers, comme Caton, s’attachèrent au parti populaire, mais au lieu d’avoir une origine et une éducation plébéienne, Tiberius et Caïus Gracchus sortaient d’une illustre famille, et ils reçurent l’éducation et la culture la plus soignée. Cornelia (189-100 av. J.C.), leur mère, fille du premier Africain (Scipion), femme de Tiberius Sempronius Gracchus qu’elle a épousé en 163 av. J.C., le pacificateur de l’Espagne, devint  veuve de bonne heure (150 av. J.C.) et se consacra toute entière à ses fils, qu’elle appelait ses « parures » , afin de faire d’eux des hommes et des citoyens dignes du grand nom qu’ils portaient.  Pour être sûre de parvenir à ses fins, du moins si l’on croit Plutarque, elle alla jusqu’à refuser d’épouser Ptolémée, roi d’Egypte.

Comment un roi d’Egypte avait-il pu demander la main de cette veuve ? En fait, Cornelia était d’abord une belle femme, et ensuite elle était aussi quelque chose qu’à Rome on n’avait jamais vu jusqu’alors, une grande intellectuelle.  Son salon, qui réunissait les plus illustres personnalités de la politique, des arts et de la philosophie, ressemblait beaucoup à celui de certaines dames françaises du dix-huitième siècle, et joua petit à petit le même rôle. Ces gens qui se pressaient dans le salon de Cornelia étaient très différents de leur père et grand-père, d’abord parce qu’ils acceptaient comme inspiratrice une femme, ensuite parce qu’ils prenaient un bain chaque jour, enfin parce qu’ils pensaient que Rome, malgré sa puissance, n’était nullement obligée de donner des leçons au monde entier. Au contraire, c’était à eux de se mettre à l’école, à l’école de la Grèce.

Cela dit, même si les propos que l’on tenait dans ces salons n’avaient rien de révolutionnaires, ils étaient progressistes. Il est vrai que la situation à Rome ne laissait pas d’inquiéter ceux qui savaient que l’Urbs avait quelque mal à digérer l’énorme empire qu’elle s’était déjà constitué, avec les avantages que procuraient les prises de guerre. Par ailleurs, le blé produit à bas coûts (grâce aux esclaves) en Sicile, en Sardaigne ou en Espagne n’aidait pas les agriculteurs de l’Italie rustique à se développer. Au contraire les terres se vendaient les unes après les autres et étaient livrées à la spéculation, et celles qui servaient encore à l’agriculture étaient dirigées par des régisseurs qui étaient de véritables responsables d’entreprises, au service des grands propriétaires, lesquels pouvaient compter sur le travail des esclaves pour que leurs propriétés fussent rentables.

Ces esclaves étaient ce  que nous appellerions aujourd’hui la honte de la Rome de cette époque. Leur vie était misérable, non seulement à la campagne, mais aussi dans les boutiques, les bureaux, les fabriques, ce qui du coup condamnait au chômage les citadins qui y étaient employés auparavant.  Heureusement pour ces esclaves, il y avait quand même quelques employeurs qui avaient conservé un fond d’humanité, mais la compétition économique mettait une limite à ces bonnes dispositions. Au passage, on notera que le monde n’a pas tellement changé depuis cette époque !

En tout cas, à force d’être maltraités les esclaves finirent par se révolter en 196 av. J.C., puis dix ans plus tard, avec chaque fois une terrible répression, les survivants étant internés dans des mines. Ensuite en 139 av. J.C., éclata ce que l’on a appelé la « guerre servile », les esclaves au nombre de soixante dix mille, s’emparant de la Sicile en battant une armée romaine. Il fallut six ans pour en venir à bout, mais là aussi le châtiment fut à la mesure de la peur qu’avait inspirée cette révolte. Nous étions en 133 av. J.C., et c’est cette année-là que Tiberius Gracchus, fils de Sempronius et de Cornelia, fut élu tribun.

Tiberius était l’aîné des deux frères, mais ils avaient l’un et l’autre la même conception de la société qu’ils voulaient établir à Rome. Guidés par l’autorité de cette femme supérieure qu’était leur mère Cornelia, Tiberius et Caius Gracchus conçurent les ambitions les plus hautes et les plus désintéressées, s’habituèrent aux fortes vertus, et développèrent le germe de talents bien élevés. En fait Cornelia aura auprès de ses enfants le rôle que jouera, beaucoup plus tard,  la reine Hortense auprès de son fils Louis-Napoléon Bonaparte, à cette énorme différence près qu’Hortense fit à son fils des cours d’une morale bien particulière, où abondaient les excitations à la pratique des perfidies et du mensonge, au dédain de toute moralité, au mépris des hommes et des lois, tout cela aboutissant au coup d’Etat du 2 décembre 1851.

En revanche les Gracques, comme on les appelle communément, sont considérés à juste titre dans l’histoire politique de Rome comme des héros, et nous pourrions même ajouter comme des héros tragiques. Tiberius Gracchus (162-133 av. J.C.) périt en effet dans un mouvement révolutionnaire, massacré par la faction aristocratique, sans que celle-ci ait pu l’empêcher  de faire entendre avec éloquence les protestations des opprimés.  On retiendra de lui cette tirade célèbre :  » Les bêtes sauvages répandues dans l’Italie ont leur tanière et leurs repaires où elles peuvent se retirer. Ceux qui combattent et meurent pour l’Italie n’ont en partage que l’air et la lumière qu’ils respirent. Les généraux mentent quand ils les engagent à défendre leurs tombeaux et leurs temples et à repousser l’ennemi. Parmi tant de Romains il n’en est pas un seul qui ait un autel paternel ni un tombeau où reposent ses ancêtres. On les appelle les maîtres de l’univers et ils n’ont pas en propriété une seule motte de terre « .

Cette simple lecture permet de mieux comprendre pourquoi Tiberius Gracchus mourut à vingt neuf ans, victime de la vindicte des grands propriétaires, ceux-ci ne lui ayant jamais pardonné d’avoir proposé à l’assemblée qu’aucun citoyen ne puisse posséder plus de deux cents hectares, mais aussi que toutes les terres distribuées ou louées par l’Etat devaient lui être rendues au même prix, moins le remboursement des améliorations apportées, et enfin que ces terres devaient être divisées et redistribuées entre les citoyens pauvres par lots de cinq ou six hectares, avec engagement de ne pas les vendre, et à charge d’un modeste impôt. Autant de propositions paraissant raisonnables, mais insupportables aux yeux des grands propriétaires avides de s’enrichir.

Caïus  Gracchus (154-121 av. J.C.) reprit courageusement l’œuvre de son frère et entreprit de venger son assassinat. Il put croire un moment qu’il parviendrait à ses fins. Chéri du peuple, craint du Sénat, il devint pendant deux ans le véritable maître de Rome. Mais c’était trop beau pour être vrai, et la cupidité des chevaliers, l’orgueil patricien, l’inconstance populaire lui firent bientôt comprendre qu’il allait succomber à son tour.  Cela ne lui fit pas renoncer pour autant à ses desseins, malgré les supplications de ses amis et les angoisses qui l’assiégeaient, comme en témoignent les paroles qui nous ont été conservées de lui, parlant du meurtre de son frère.

 » Vos ancêtres, disait-il au peuple, ont déclaré la guerre aux Falisques  (peuple de l’Italie antique) qui avaient insulté le tribun du peuple Genucius. Ils ont condamné à mort Caïus Veturius pour avoir refusé de faire place à un tribun qui traversait le Forum. Et, sous vos yeux, ces hommes ont assommé Tiberius à coup de bâton, traînant son cadavre du Capitole à travers toute la ville pour être jeté dans le fleuve, et ceux de ses amis qu’on a pu arrêter ont été mis à mort sans jugement « .

En outre, quand Caïus se sentit complètement abandonné de ses partisans, serré de près par ses adversaires qui allaient le mettre à mort, il s’écria devant ses ennemis presque ébranlés par tant de bravoure :  » Malheureux ! Où aller ? Où me réfugier ? Au Capitole ? Il est encore teint du sang de mon frère ! Dans ma maison ? Pour y voir les lamentations et le désespoir de ma mère ! » Tout cela, comme dira plus tard Cicéron, donnait à Caïus Gracchus plus qu’à aucun autre orateur  » une éloquence pleine et féconde « . Caius mourut en héros, ordonnant à un de ses serviteurs de le tuer. Celui-ci obéit, puis retirant son poignard teint du sang de la poitrine de son maître, il le plongea dans la sienne. Cornelia, mère de deux fils tués et d’une fille soupçonnée d’assassinat, prit le deuil, mais le Sénat lui interdit de le porter. Mais ce même Sénat n’aura pas pu empêcher les Gracques de figurer à tout jamais parmi les hommes les plus illustres de l’histoire de Rome.

Michel Escatafal

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