L’impératrice Eugénie : une femme qui savait où était sa patrie

Napoléon III, qui était célibataire quand il était président de la République, s’est marié le 29 janvier 1853 avec Eugénie de Montijo, comtesse de Teba, quelques jours après être devenu empereur. Comme je l’ai dit dans un précédent billet, Napoléon III a connu la future impératrice Eugénie  à l’occasion des fêtes qui étaient données à Compiègne, au demeurant très décriées à l’époque car on y affichait un luxe insolent. A ces fêtes, comme aux bals intimes donnés à Fontainebleau ou Saint-Cloud, les mères conduisaient leurs filles, et c’était le cas de la comtesse de Montijo, ex-première camériste de la reine Isabelle d’Espagne.

Mademoiselle Eugénie de Montijo, née cinq ans jour pour jour après la mort de Napoléon (5 mai 1826), était une magnifique  jeune fille, avec un visage d’une rare beauté entouré par une opulente chevelure d’un blond ardent. En Espagne la demoiselle était, dit-on, très appréciée par sa bienfaisance et son affabilité, qui contrastaient avec les manières des classes nobles de l’époque plutôt hautaines. On la disait aussi bigote, mais un bigotisme qui sait allier le culte des plaisirs et celui de la foi catholique. On savait Louis-Napoléon Bonaparte fort épris de cette belle Andalouse mais on pensait, et lui-même en avait l’espoir, qu’il satisferait cette passion sans recourir à une cérémonie nuptiale.

On l’imaginait d’autant plus que l’empereur essayait en même temps de nouer, sans succès, un mariage avec des jeunes filles de la très haute noblesse (maison de Holstein et Hohenzollern). Excédé par ces refus, comme si l’empereur des Français n’était pas un bon parti, et n’ayant pu triompher de la résistance que Mademoiselle de Montijo opposait aux séductions dont elle était l’objet, Louis Napoléon se décida à l’épouser contre l’avis de tous ses proches. Parmi ceux-ci figuraient Monsieur de Persigny, un de ses plus vieux compagnons d’armes, qui n’hésita pas à lui dire avec colère : « ce n’était pas la peine que tu fisses le 2 décembre pour finir comme cela ». Son demi-frère, le duc de Morny, invoquait la raison d’Etat et redoutait le « qu’en dira-t-on » de l’Europe, la future impératrice ne venant pas d’une grande famille princière.

Mais Louis-Napoléon demeura inflexible et le mariage fut célébré le 29 janvier 1853 aux Tuileries. Evidemment, après le mariage civil, il y eut le lendemain le mariage religieux en grande pompe à Notre-Dame, avec un empereur radieux et une impératrice diamantée de la tête aux pieds. La nouvelle impératrice  débuta de la meilleure manière dans son rôle de souveraine, en demandant de vendre un collier qui venait de lui être offert par la commission municipale de la ville de Paris d’une valeur de 600.000 francs, le produit de la vente devant être distribué aux pauvres. Par la suite elle s’acquitta de sa tâche avec conscience et respect dû à son rang. Certains lui firent reproche d’un excès d’ultramontanisme, d’autres d’une certaine frivolité, mais uniquement parce qu’elle avouait aimer l’opérette plutôt que les auteurs classiques. En revanche tout le monde lui reconnaissait une vie d’épouse et de mère exemplaire.

Il y a aussi un spectacle dont l’impératrice raffolait, la tauromachie. Elle l’aimait tellement que pour son retour à Madrid, en octobre 1863, elle souhaitait assister avec sa suite à une corrida. Hélas pour elle, la France était engagée dans la guerre du Mexique, destinée à instaurer une monarchie latine et catholique qui contrebalancerait l’influence de plus en plus marquée des Etats-Unis, et permettrait à Napoléon III de regagner les faveurs de l’opinion catholique, qui lui reprochait son intervention pour réaliser l’unité italienne au détriment du Vatican. Mais tout cela avait excité la réprobation de la presse espagnole qui n’appréciait pas l’intervention de la France dans une de ses anciennes colonies.

Ce n’était donc pas trop le moment pour Eugénie de revenir à Madrid. En plus l’impératrice commit une étourderie en se faisant accompagner par une jeune fille amie, du nom d’Anna Murat, dont le nom rappelait de très mauvais souvenirs aux Espagnols, notamment la sanglante journée du 2 mai 1808, où les troupes commandées par Joachim Murat tuèrent par milliers des patriotes espagnols. Ce fut le prétexte pour organiser une manifestation antifrançaise aux abords de la plaza de Toros. Informée de cette manifestation, l’impératrice renonça à son projet d’assister à la corrida, et préféra se retrouver à Aranjuez où elle organisa avec ses amis d’enfance une fête dégagée de toute étiquette, avant de repartir pour la France le lendemain.

Sur le plan politique Eugénie eut certainement une influence sur l’empereur, mais surtout lorsqu’il fut atteint et affaibli par la maladie dans les dernières années de son règne. C’est ainsi qu’on lui attribua l’idée de déclarer la guerre à la Prusse en 1870, afin d’assoir définitivement la dynastie au bénéfice de son fils (1856-1879). Elle aurait même prononcé cette phrase : « C’est ma guerre à moi », mais les historiens ne sont pas tous d’accord sur la véracité de ces paroles. Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’elle affirmait après les premiers revers subis par l’armée française : « Vous me verrez la première au danger pour défendre le drapeau de la France ».

Même si elle était de petite noblesse, l’impératrice Eugénie savait se faire apprécier par les grands du monde de son époque, comme en témoigne le fait qu’elle soit devenue très rapidement une intime de la reine Victoria, qui avait pour elle une profonde estime. Elle savait aussi parfaitement tenir son rang quand elle représentait son époux à l’étranger, comme elle le fit en 1869 à l’occasion des fêtes données au Caire pour l’inauguration du canal de Suez. Enfin, elle a toujours eu le souci de servir au mieux les causes qui lui paraissaient justes, même si quelques unes peuvent paraître contestables de nos jours. Bref, c’était ce que l’on appelle « une Dame » même si certains, comme Victor Hugo, qui détestait la famille impériale, prétendaient le contraire.

D’ailleurs, pour terminer, je voudrais aussi souligner que c’est grâce à elle si nos alliés de la première guerre mondiale, et notamment les Américains qui y étaient hostiles, consentirent à l’idée que la France récupère de façon inconditionnelle l’Alsace et la Moselle, considérées comme territoires allemands. En effet, si Clémenceau put se sentir  aussi fort auprès des autres puissances pour réclamer ce qu’il considérait comme un dû pour la France, c’est parce que l’ex-impératrice lui avait remis une lettre que lui avait adressée le roi de Prusse le 26 octobre 1870,  indiquant que « l’Allemagne avait un territoire assez grand », et que l’annexion par l’Allemagne de l’Alsace et de la Moselle  n’avait d’autre but que d’éloigner les armées françaises en cas d’attaque contre l’Allemagne. Cette remise de lettre démontre à l’évidence qu’Eugénie savait où était sa patrie. Elle est décédée le 11 juillet 1920 à Madrid.

Michel Escatafal

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One Comment on “L’impératrice Eugénie : une femme qui savait où était sa patrie”

  1. Caro35 dit :

    Un super ouvrage vient d’être publié aux Editions galodé sur Amélia Bouvet-Carette jeune Bretonne qui restera à ses côtés en tant que lectrice, puis Dame de Compagnie http://www.pascalgalodeediteurs.com/pge_315_romans-historiques_madame-saint-malo-tardieu__9782355933080.html


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