Cicéron : l’histoire de sa vie se confond avec celle de Rome à son époque

Jusqu’aux Gracques, les orateurs romains avaient parlé un langage rude, simple et direct. Ensuite Tibérius  et Caius Gracchus apportèrent à la tribune la culture et le mouvement oratoires. Cette habileté de la parole allait désormais pouvoir s’exprimer pleinement, à travers les accusations auxquelles se livraient les partis se disputant le pouvoir. Le tournant se situa à l’époque de Marius (157-86 av. J.C.), sous la dictature de Sylla (138-78 av. J.C.), où l’on vit une foule d’avocats et d’hommes politiques devenir des praticiens adroits et des parleurs experts. Parmi ceux-ci il faut citer Antoine, Crassus, Philippe, mais aussi Hortensius. Tous furent à des degrés divers de grands orateurs, mais sur ce plan aucun n’arriva à égaler Cicéron, lequel avait tellement de talent  que la postérité allait le classer comme le plus grand de l’Antiquité.

Cicéron a eu vie tout à fait extraordinaire qui mérite d’être contée, notamment comme homme public, pour la simple raison qu’il a toujours été mêlé aux affaires politiques de son temps. C’est tellement vrai que l’histoire de sa vie et celle de Rome à son époque se confondent. Déjà le fait qu’il soit né à Arpinum (3 janvier 106 av. J.C.), patrie de Marius, la même année que Pompée, six ans avant César, semble nous laisser penser que la vie qu’il avait menée  allait de soi. Il est vrai qu’avec un père tel que le sien, homme considérable dans sa petite ville mais quelque peu frustré de ne pas l’être ailleurs, il était normal qu’il réussisse au moins ses études, d’autant qu’il les fît chez un de ses oncles, Aculéo, entouré des maîtres les plus renommés. C’est là qu’il découvrit la rhétorique, la philosophie, et c’est à cette période qu’il lui fut donné d’écouter les orateurs illustres. Pendant ce temps, le jursiconsulte Scévola essayait de lui donner le goût du droit.

J’ai bien dit essayait, parce qu’au départ il préférait la poésie, mais très vite il allait trouver sa véritable voie, favorisée par l’évolution politique à Rome. La noblesse, en effet, avait retrouvé toute sa puissance grâce à Sylla, mais elle s’avéra très vite incapable de la garder, à force d’abuser de la situation.  Du coup le jeune Cicéron, autant par générosité que par ambition calculée, se tourna du côté de la démocratie. Il fut ainsi amené à plaider, avant l’abdication de Sylla, pour quelques victimes des créatures du dictateur. Il obtint gain de cause pour le fils de Roscius, accusé de parricide par Chrysogonus, affranchi de Sylla, ce qui fut la première vraie démonstration de son talent, tout en le désignant à la faveur populaire. Ces débuts furent tellement éclatants, que certains pensèrent que le dictateur pût en prendre ombrage, ce qui incita Cicéron à partir pour la Grèce et l’Asie Mineure, officiellement pour raison de santé.

Il ne reviendra à Rome que deux ans plus tard, juste après la mort du dictateur, ce qui a priori laissait la voie libre à la démocratie. Pour cela il fallait un chef pour conduire ce changement, et il parut un instant que Pompée (106-48 av. J.C.) pourrait jouer ce rôle. Cicéron se rangea parmi ses partisans, ce qui lui valut d’exercer la questure en Sicile (75 av. J.C.) avec un certain succès, comme en témoigne la popularité qu’il y avait acquise.  Et c’est tout naturellement lui qui fut chargé d’accuser l’odieux gouverneur Verrès, lequel  avait mis à feu et à sang la malheureuse province de Sicile. Quelle occasion magnifique offerte au jeune avocat, sauf que finalement  Verrès se déroba avant que le procès ait pu être plaidé. Mais Cicéron publia les discours qu’il allait prononcer et ce fut la gloire pour lui. Peu après, le soutien à la loi du tribun Manilius, proposant de proroger le commandement de Pompée luttant en Orient contre Mithridate, lui valut d’être désigné pour le Consulat en 63 av. J.C.

Cela dit, Cicéron  arrivait au pouvoir au moment où la démocratie, du moins telle qu’il la concevait, subissait une grave crise. Parmi les démocrates, certains  voulaient  l’empire, d’autres l’anarchie, à l’image de Catilina, homme rempli de dettes et de vices, d’une ambition sans bornes, mais soutenu par des gens de talent. Du coup le consulat de Cicéron se résumera à la lutte contre Catilina et ses partisans, ce qui l’obligea à se retourner de nouveau vers l’aristocratie, laquelle évidemment préféra l’ordre au désordre.  Cette stratégie fut payante dans un premier temps, puisque Catilina fut vaincu et ses complices mis à mort. Mais cette victoire fut de courte durée puisque Clodius, un chef factieux, souleva la populace contre Cicéron, et le fit condamner à l’exil (à Thessalonique).

Ce revers de fortune l’affecta énormément, et il crut sa carrière terminée. En fait sa disgrâce fut de courte durée, car Pompée inquiet des menées de Clodius fit rappeler Cicéron et lui offrit un retour triomphal.  Cependant, à peine de retour, Cicéron allait très vite devoir choisir entre les ambitions de Pompée et les manoeuvres  non moins ambitieuses de César, ce qu’il ne fit pas réellement, allant tantôt du côté de César, demandant qu’on prolonge son commandement en Gaule, tantôt du côté de Pompée. En fait il ne se détournera de César qu’après que celui-ci eût franchi le Rubicon (11 janvier 49 av. J.C.), son honneur lui commandant de partager la défaite des derniers défenseurs de la loi.

César ne lui en voulut point, ou plutôt trouva avantage à faire preuve de clémence vis-à-vis du grand orateur. Il le laissa rentrer de nouveau à Rome, le combla de prévenances et de témoignages d’admiration, accorda le pardon à quelques uns de ses amis, et lui assura la sécurité dans sa retraite. Cicéron put ainsi se consacrer tout entier à ses travaux de littérature et de philosophie, au point qu’il ne vit pas le complot qui se tramait contre César, malgré son amitié avec Brutus. Le moment de stupeur passé, il put penser un instant qu’il allait de nouveau jouer un rôle comme à l’époque de son consulat. Hélas pour lui il n’en fut rien, même s’il se jeta de toutes ses forces dans  la lutte contre Antoine, lequel voulait recueillir à son profit l’héritage de la dictature. Cela  permit à Cicéron d’écrire ses quatorze discours pleins de passion et de flamme qu’il appela les Philippiques (44 et 43 av. J.C.).

Il crut pourtant le jour du  triomphe tout proche suite à la défaite d’Antoine à Modène (43 av. J.C.), battu par les légions d’Hirtius, de Pansa et surtout d’Octave, mais ce dernier au lendemain de la bataille allait former avec son vaincu le second triumvirat, scellant leur alliance par un échange de prisonniers. C’en était trop pour Cicéron qui quitta Rome, erra dans ses villas, avant de vouloir s’embarquer pour fuir de nouveau. Finalement il  se ravisa, et alla au devant de la mort, tendant le cou  au centurion Popilius, qu’il avait naguère défendu (7 décembre 43 av. J.C.). La tête et les mains de Cicéron furent apportées à Rome, et Antoine ordonna qu’elles fussent attachées à la tribune, au-dessus des rostres. Il n’avait survécu à César qu’un peu plus d’un an et demi.

esca

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