Les femmes à Rome sous la république : la loi Oppia

Aussitôt après la deuxième guerre punique, vers 195 av. J.C., Rome connut une révolution très particulière puisqu’elle vint des femmes. Celles-ci  en effet, se formèrent en cortège, pour se rendre au Forum afin de demander au Parlement l’abrogation de la loi Oppia.  Cette loi qui fut promulguée pendant la deuxième guerre punique (215 av. J.C.) par un tribun de la plèbe, Caius Oppius, sous le consulat de Quintus Fabius et Tiberius Sempronius,  interdisait aux femmes les ornements d’or, les robes de couleur et l’emploi des voitures. En fait, tous les moyens étaient bons pour participer à l’effort de guerre contre Carthage, et cet argent économisé ou apporté par les femmes riches s’ajoutait à la contribution des soldats qui refusèrent un certain temps leur solde.

C’était la première fois dans l’histoire de Rome que les femmes jouaient enfin un rôle, en prenant une initiative politique et en affirmant leurs droits, emboîtant le pas à deux tribuns, Marcus Fundanius et Lucius Valerius partisans de faire abroger cette loi qu’ils jugeaient injuste, inique même dirions-nous de nos jours. Rome jusque-là  avait été, depuis sa fondation, une histoire d’hommes dans laquelle les femmes étaient une masse anonyme, dont le rôle était extrêmement secondaire. Même celles dont on connaît le nom, Tarpéia, Lucrèce, Virginie, n’ont peut-être jamais existé, se contentant d’être des monuments à la trahison ou à la vertu. Bref, les femmes ne comptaient que dans la vie privée, c’est-à-dire dans le cercle de la maison et de la famille, où leur influence était liée exclusivement à leur fonction de mère, d’épouse, de fille ou de sœurs des hommes.

Au Sénat un homme s’opposa à leur requête, en sa qualité de censeur préposé à la surveillance des mœurs. Cet homme s’appelait Marcus Porcius Caton (234-149 av. J.C.), et redoutait les  transformations de la vie familiale et sociale de l’Urbs, transformations qu’il attribuait à l’influence grecque de plus en plus prégnante dans la vie et les mœurs de Rome.  Pour Caton, ces changements ne pouvaient qu’être néfastes à Rome, surtout si en plus les femmes en étaient les bénéficiaires. A ce propos,  Tite-Live nous a conservé un discours du censeur qui résume parfaitement son état d’esprit vis-à-vis de l’émancipation de ces femmes qui osaient manifester pour avoir plus de droits.

« Si chacun de nous, messieurs, avait gardé l’autorité et les droits du mari à l’intérieur de sa maison, nous n’en serions pas arrivés à ce point. Maintenant voilà où nous en sommes : la tyrannie des femmes, après avoir anéanti notre liberté d’action dans la famille, est en train de nous détruire au Forum. Souvenez-vous de la peine que nous avons eue à garder nos femmes en main et à réfréner leur licence, lorsque les lois nous permettaient de le faire. Imaginez ce qui se produira désormais si ces lois sont révoquées et si les femmes sont mises, même légalement, sur un pied d’égalité avec nous. Vous les connaissez, les femmes : faites-les vos égales, tout de suite elles vous monteront sur le dos pour vous commander. Nous finirons par voir ceci : les hommes du monde entier qui, dans le monde entier, gouvernent les femmes, gouvernés par les seuls hommes qui se fassent gouverner par les femmes : les Romains. »

Evidemment cette invective du grand orateur fut accueillie comme il se doit, avec force rires des femmes. La loi Oppia fut abrogée, mais Caton ne s’avoua pas vaincu pour autant. Il est vrai que par son tempérament et ses idées extrêmement rigides, il avait l’habitude de se faire de nombreux ennemis, allant par exemple jusqu’à mettre en cause l’honnêteté légendaire de Scipion l’Africain, en lui demandant de rendre compte au Sénat des sommes que lui auraient versé Antiochus après sa défaite à Magnésie (190 av. J.C.). Fermons la parenthèse, pour souligner qu’à peine la loi abrogée, Caton décida de décupler les taxes pesant déjà sur les produits de luxe.  Cela fut insuffisant pour décourager  les suffragettes romaines dans leur désir d’émancipation, car après avoir pris l’initiative elles n’avaient nullement l’intention de la lâcher. Peu à peu elles obtinrent de nouveaux droits tous plus favorables les uns que les autres.

Ainsi elles purent administrer leur dot, ce qui les rendait économiquement indépendantes et libres. Ensuite elles furent autorisées à divorcer, les mauvaises langues disant même que si le mari s’opposait trop fermement à cette séparation, elles se permettaient au besoin de l’empoisonner.  Enfin elles s’arrangèrent pour réguler elles-mêmes le nombre d’enfants qu’elles désiraient.  Autant de mesures d’origine grecque totalement incompatibles  avec les idées de Caton, paysan plébéien des environs de Rieti, et de ceux qui voyaient dans cette nouvelle façon de vivre des femmes et des hommes qui l’acceptaient, la prochaine décadence de Rome.  Ils se trompaient lourdement, car l’apogée de Rome se situera dans les années 116-117, c’est-à dire trois siècles plus tard, sous le règne de l’empereur Trajan.

Un dernier mot enfin, pour noter que si la condition des femmes a évolué ces derniers temps, sont-elles plus en avance pour autant ? Certes en Suisse ce sont elles qui, par leur vote, vont décider si les militaires vont pouvoir garder leur fusil d’assaut chez eux, une des explications au fait que les armes à feu tuent plus de trois cents personnes chaque année chez nos amis helvètes. Cependant  le ministre de la défense pense que si les femmes sont prêtes à voter pour cette initiative (61%), c’est parce qu’elles ne savent pas manier les armes. Plus grave encore, alors que dans notre pays l’avortement a été autorisé depuis 1975, il y avait le 23 janvier dernier des milliers, voire plusieurs dizaines de milliers de personnes opposées à l’avortement, qui défilaient dans les rues de Paris, participation beaucoup plus importante que celle enregistrée l’an passé à la même époque.  Ce n’est pas encore gagné pour les femmes…qui finalement avaient peut-être autant de liberté du temps de Caton que vingt deux siècles plus tard !

esca

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6 commentaires on “Les femmes à Rome sous la république : la loi Oppia”

  1. darboria dit :

    Très bons articles sur l’histoire romaine, qui permettent d’avoir une synthèse claire de ces évènements.
    Ce récit sur les femmes est surprenant : qui aurait cru que ces femmes à peine mieux considérées que les esclaves trouveraient la force de s’unir et de réclamer plus de droits ? Voilà peut-être un aspect de notre histoire qui devrait être plus connu aujourd’hui.
    Bonne continuation sur ce blog !
    Gwenn

  2. Elyssa dit :

    Je viens de voir une pièce de théâtre, à Montréal, qui porte sur l’émeute en faveur de l’abrogation de la loi Oppia. Montée par la troupe amateure ‘Histrion’ elle a été écrite et mise en scène son auteur, Vincent Demers, fasciné par cette anecdote historique. On peut encore voir la pièce jusqu’à la fin du mois d’avril 2011. La pièce ne peut être cependant considérée comme féministe ou antiféministe: les personnages sont tous faillibles, les femmes comme les hommes, ce qui n’empêche pas l’histoire de se faire, en faveur d’un regain de pouvoir pour les femmes. Je discuterai ce lundi, à la radio, de la pièce… on peut écouter l’émission « Les bibittes cosmiques » via Internet au http://www.cism893.ca.

  3. AudreyNC dit :

    Super article merci beaucoup il m’a beaucoup aidé pour mon commentaire composé !

  4. Judith dit :

    Merci beaucoup pour cet article!! J’avais eu en 5ème (il y a 13 ans de cela) une version en latin à faire de ce texte de Caton l’ancien ( » Si chacun de nous,… « ) et ce souvenir m’est revenu récemment. En effet cela m’avait fait un choc assez violent : la domination masculine, il y a 22 siècle de cela était reconnue comme telle et comme un phénomène sociale construit. En effet il ne s’agit pas dans ce texte, comme on pourrait s’y attendre, d’une domination « transparente », considérée comme tellement « naturelle » que l’on ne la distinguerait même plus (comme souvent), mais bien d’une velléité de domination assumée de la par de Caton.

    Comment a-t-il fallu 20 siècles après cela pour arriver au droit de vote des femmes? ça ne cessera jamais de m’étonner.

    D’ailleurs il est assez parlant qu’en tapant « rome antique femmes plaidoyer » sur un moteur de recherche je sois prioritairement tombée sur « l’Assemblée des femmes » qui n’est pas romaine et surtout pas du tout anti-sexiste…


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