Annibal et Scipion

Pour beaucoup de gens compétents, jamais dans l’histoire de la stratégie Cannes ne fut dépassé. Annibal en effet réussit là son plus bel exploit, outre le fait qu’il fut le seul à battre quatre fois consécutivement les Romains, en ne perdant que six mille hommes dont quatre mille Gaulois. Voilà pour le résultat brut, car en y regardant de plus près Annibal avait aussi livré son secret à l’ennemi, lequel finit par comprendre que le génial capitaine carthaginois devait une bonne partie de ses succès à la supériorité de sa cavalerie. En outre, son génie militaire fut insuffisant pour lui faire comprendre que s’il voulait triompher définitivement des Romains, il lui fallait prendre Rome, une ville pratiquement dépourvue de défense, ce qu’il ne fit pas. Elle l’était d’autant plus que les Samnites, les gens des Abruzzes ou encore les Lucaniens se soulevèrent, sans parler de Philippe V de Macédoine qui décida de s’allier avec Annibal. Et pour couronner le tout quelques jeunes patriciens romains, épris de culture hellénique, décidèrent de s’enfuir en Grèce, la patrie idéale pour eux.

Heureusement pour Rome, les ressources en énergie de quelques vaillants soldats n’étaient pas taries, bien au contraire. Parmi eux un certain Scipion, de retour de deux défaites cuisantes au Tessin et à Cannes, sans que celles-ci n’aient entamé son ardeur au combat, et qui ne pensait qu’à se venger de l’envahisseur. Une telle attitude contribua à souder encore davantage le peuple romain, au point que les femmes riches apportèrent au Trésor leurs bijoux, et que les soldats refusèrent leur solde. En outre, et c’est moins glorieux, le gouvernement décida le sacrifice humain de quatre personnes, deux Gaulois et deux Grecs. Enfin, on vit partir des volontaires âgés de treize ou quatorze ans pour grossir les rangs de la fragile garnison qui s’apprêtait à défendre Rome face à Annibal. Or, comme je l’ai dit précédemment,  Annibal ne vint pas, préférant sans doute se reposer, et profiter avec ses hommes des joies que lui offraient ses retentissantes victoires. Il alla même jusqu’à laisser organiser des jeux de gladiateurs avec des prisonniers romains, prisonniers qu’il voulait échanger  contre une indemnité, ce que le Sénat de l’orgueilleuse Urbs refusa.

Ensuite, après s’être approché à quelques kilomètres de Rome, Annibal décida d’obliquer vers l’Est, vers Capoue. Les Romains, trop occupés à reconstituer leur armée, laissèrent partir les Carthaginois sans les pourchasser, ce qui eut été une erreur fatale. Mais quand leur nouvelle armée de deux cent mille hommes fut prête, le consul Claudius Marcellus décida devant les errances  d’Annibal et des soldats carthaginois, amollis par « les délices de Capoue », d’attaquer de nouveau ceux-ci à Nole (215-216 av. J.C.), avant de poursuivre jusqu’en Sicile pour  ramener l’ordre suite à une révolte de l’île. Après trois ans de siège (212 av. J.C.), la Sicile finit par se rendre, ce qui permit d’expédier une partie de la nouvelle armée, avec les contingents les plus anciens en Espagne, sous la conduite d’un des Scipion (Cneus Cornelius), pour obliger Asdrubal à rester sur place. A noter pour l’anecdote que c’est pendant le siège de Syracuse qu’est mort Archimède, considéré comme le plus grand mathématicien de l’Antiquité.

Puis les évènements se précipitèrent, avec les Scipion (Cneus et Publius) qui continuaient à accumuler les victoires en Espagne sur Asdrubal, et la reconquête de Capoue en 211 av J.C., à un moment où Annibal s’en était éloigné pour faire croire aux Romains qu’il marchait sur Rome. Décidément le vent était en train de tourner en faveur des Romains, d’autant qu’Annibal ne pouvait guère compter que sur lui-même pour de nouveau livrer bataille aux légions romaines. En outre la libération de Capoue fut un coup très rude porté aux Carthaginois, surtout sur le plan psychologique, dans la mesure où Annibal n’était plus « l’invincible ». Et c’est à ce moment que surgit un autre grand capitaine, Publius Cornelius Scipion que l’on appellera plus tard l’Africain, à peine inférieur à Annibal, et sans doute le meilleur à Rome  jusqu’à l’avènement de César.

Cet homme, qui allait venger toutes les humiliations subies par Rome, était le fils et le neveu des deux Scipion qui guerroyaient contre Asdrubal et y laissèrent l’un et l’autre la vie à un mois d’intervalle (212 av. J.C.). Pour les remplacer en Espagne on décida alors d’envoyer ce jeune homme d’à peine vingt trois ans, appelé Publius Cornelius Scipion (comme son père), né en 235 av. J.C. Il avait tout pour lui nous dit-on, à la fois beau, pieux, courtois, juste, éloquent, et plus encore peut-être très courageux. En outre il était considéré par ses compatriotes, comme par ses soldats, comme un être très bien vu des dieux. Il l’était tellement qu’il réussit, au prix d’un pieux mensonge, à les persuader que Neptune lui était apparu et qu’ils pouvaient traverser sans risque un étang qui leur permettrait de prendre la ville de Tarragone.

En fait, Cornelius Scipion avait tout simplement appris de la bouche des pêcheurs de la ville l’alternance de la haute et de la basse marée, ce  que ses vétérans ignoraient.  Ce coup de maître habile avait assuré sa réputation avant même d’avoir combattu, et la prise de la ville fut suffisante pour convaincre Asdrubal de s’enfuir d’Espagne et de rejoindre son frère, en traversant la Gaule et les Alpes. Hélas pour lui, un message à Annibal fut intercepté, et il fut attendu par Livius Salinator à Métaure (207 av. J.C.), où son armée fut anéantie et lui-même tué. Annibal, immobilisé en Apulie et au courant de rien, n’avait pu que constater a posteriori la mort de ce frère qu’il aimait comme un fils. A ce moment, il comprit que c’était aussi sa fin qui venait d’arriver. Tout cela pour avoir refusé de marcher sur Rome après Cannes et avoir fait profiter à ses guerriers des « délices de Capoue » !

En 204 av. J.C., Publius Cornelius Scipion fut mis à la tête d’une armée puissante, embarquée et dirigée vers les côtes africaines. Effrayés, les dirigeants carthaginois rappelèrent en urgence Annibal pour défendre leur cité, se souvenant enfin que Carthage avait eu la chance d’avoir vu naître un militaire exceptionnel, qui l’avait laissée à l’abri pendant plusieurs décennies de toute offensive étrangère. Hélas pour Carthage, Annibal n’était plus le même, ayant notamment perdu un œil à cause d’un trachome, et en plus ses troupes refusèrent de le suivre n’ayant plus confiance en lui. Les historiens affirmèrent qu’il en fit tuer vingt mille pour désobéissance. En outre quand il débarqua dans la ville avec le reste des troupes, il ne la reconnut plus après l’avoir quittée à l’âge de neuf ans. Cela l’amena à concentrer ses troupes dans la plaine de Zama, à un peu plus de soixante dix kilomètres au Sud de Carthage.

Pendant plusieurs mois les deux armées, romaine et carthaginoise, se firent face, chacune d’elles essayant de renforcer ses positions. Mais un élément allait s’avérer décisif dans cette bataille où les deux armées étaient de forces quasiment égales. Cet élément  s’appelait Massinissa, roi de Numidie, qui décida de se ranger avec sa cavalerie aux côtés de Scipion. Or la cavalerie avait toujours été l’atout maître d’Annibal, même à armes inégales. Seulement cette fois, la cavalerie allait se révéler un atout pour ses adversaires quand la bataille s’engagea, après que les deux généraux, qui avaient beaucoup d’estime l’un pour l’autre, se soient entretenus à la demande d’Annibal…dans l’espoir d’un arrangement, que Scipion refusa.

Malgré tout son courage, et même s’il trouva des ressources insoupçonnées, Annibal dut livrer bataille en position de faiblesse, et ce n’est pas en attaquant et blessant Scipion en duel individuel qu’il pouvait trouver son salut, d’autant qu’il devait aussi compter sur les cavaliers de Massinissa. C’en était trop pour le génial carthaginois, qui finit par enfourcher son cheval pour partir en direction de Carthage, afin d’annoncer à son sénat qu’il avait perdu la guerre, et que le mieux était de demander la paix. Scipion se montra à l’occasion grand seigneur, laissant à Carthage ses possessions de ce que sont aujourd’hui la Tunisie et l’Algérie, et surtout renonçant à se faire livrer Annibal, que pourtant le peuple romain aurait bien vu pendu à un croc de boucher. Annibal, en revanche, ne retrouva pas cet esprit chevaleresque auprès de ses compatriotes, lesquels complotèrent contre lui…parce qu’il essayait de réorganiser sa patrie en s’attaquant, notamment, à une oligarchie sénatoriale et commerçante complètement corrompue, qui lui avait toujours refusé toute aide quand il en avait besoin.

Par la suite la vie d’Annibal ne fut que fuite, malgré le désir de Scipion de ne pas demander sa tête à ses compatriotes. Annibal partit se réfugier à Antioche, où il devint un conseiller militaire d’Antiochus, lequel fut néanmoins battu par les Romains de Scipion l’Asiatique (frère de Scipion l’Africain) à Magnésie (189 av. J.C.). Entre autres conditions, les Romains exigèrent la livraison d’Annibal, lequel dut une fois encore s’enfuir avant finalement de se donner la mort en absorbant un poison (183 av. J.C.). A ce propos, Tite-Live rapporte qu’en buvant ce poison, Annibal s’écria avec ironie :  » Rendons la tranquillité aux Romains, puisqu’ils n’ont pas la patience d’attendre la fin d’un vieillard comme moi ». Il avait soixante-sept ans. Coïncidence, son grand et unique rival sur le plan militaire, Scipion, mourut cette même année à  Llterne (Campanie), où il s’était réfugié victime de la jalousie de certains de ses compatriotes. Ce fut aussi la vrai fin de ce que l’on appelle « les guerres puniques », même s’il y en eut une troisième entre 146 et 149 av. J.C. qui vit la destruction de Carthage, puisque cette fois Rome récupéra l’Espagne, l’Afrique du Nord et la maîtrise de la mer avec les richesses qui vont avec, ce qui donna naissance à une nouvelle aristocratie faite d’entrepreneurs et de trafiquants, lesquels spoliaient allègrement les peuples soumis. L’homme est bien un loup pour l’homme, comme l’ont dit Plaute et Hobbes !

esca

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