Annibal en Espagne et en Italie

A la fin de la première guerre Punique, qui avait duré près d’un quart de siècle (-265 à -241), tant à Rome qu’à Carthage, chacun savait que cette « paix » n’était qu’un armistice, un peu comme en 1871 entre l’Allemagne et la France. De plus, outre les dégâts causés par la guerre, Carthage avait dû céder à son adversaire la Sicile, payer une énorme amende et, pire encore pour les Carthaginois, accepter la concurrence du commerce romain dans toute la Méditerranée. Sur bien des points, on retrouve les exigences de Bismarck vis-à-vis de la France après la guerre de 1870.

Par ailleurs, comme c’est très souvent le cas chez les vaincus dans un conflit d’envergure, des révoltes éclatèrent dans les possessions carthaginoises, notamment en Libye. Les Libyens,  en effet, n’hésitèrent pas à s’unir aux mercenaires qui avaient servi sous les ordres d’Amilcar (père d’Annibal), furieux de n’avoir pas touché les primes qui leur étaient dues, pour assiéger la ville de Carthage.  Ce siège fit trembler les riches marchands carthaginois, au point qu’ils demandèrent à Amilcar de les délivrer de cette menace. Amilcar mit un certain temps à les écouter parce qu’il répugnait à combattre ses anciens soldats, mais il se vit obligé de le faire quand ceux-ci n’hésitèrent pas à tuer et enterrer vifs sept cents Carthaginois.

La répression fut terrible puisqu’après avoir rompu le siège, les troupes d’Amilcar  encerclèrent  dans une étroite vallée les quarante mille hommes qui assuraient le siège et les laissèrent mourir de faim, après qu’ils eurent  mangé  les chevaux,  puis les prisonniers et enfin les esclaves. Comme le rapporta Polybe (-200 à -125), ce fut « la guerre la plus sanglante et la plus impie de l’histoire ». Elle avait duré trois ans, soit un laps de temps suffisamment long pour que Rome occupât aussi la Sardaigne, puis la Corse. Par ailleurs cette révolte avait aussi permis à Rome de panser ses plaies, à la fois sur le plan militaire, mais aussi économique puisque l’Urbs avait été contrainte de dévaluer sa monnaie de plus de 80%.

Cette trêve relative était d’autant plus bienvenue que les Ligures n’avaient pas perdu toute velléité de révolte, pas plus que les Illyriens, sans oublier les Gaulois de la plaine du Pô toujours prêts à s’unir avec leurs frères de l’autre côté des Alpes, à qui les Romains ne faisaient pas peur. Malgré tout,  de véritable révolte il n’y eut point, ce qui permit aux Romains de nettoyer toute trace des Carthaginois en Sicile, pour en faire une province. Ce fut d’ailleurs la première des nombreuses provinces qui  plus tard constitueront l’Empire. La seconde fut formée par la réunion de la Sardaigne et la Corse. C’est de cette époque que l’on date le début de « l’ordre romain », puisqu’à partir de là les Romains ne s’interdirent plus de s’affranchir de leur frontière septentrionale, c’est-à-dire au-delà de l’Appenin toscan.

Cela commença par la vassalisation des Ligures, isolés et peu puissants, qui au bout de cinq ans (-238 à -233) laissèrent les Romains commercer à leur guise avec la Sardaigne et la Corse. Ensuite ce fut au tour des Gaulois, et là ce fut beaucoup plus difficile parce que cette armée de « soudards », que Polybe décrivait comme « grands et beaux, toujours assoiffés de guerre où ils combattaient nus, à part des colliers et des amulettes », était infiniment plus opiniâtre que les Ligures.  La preuve, avec leurs cinquante mille hommes ils n’hésitèrent pas attaquer Rome, ce qui provoqua une telle panique au Sénat que pour gagner la faveur des dieux, on n’hésita à sacrifier deux victimes gauloises en les enterrant vives.

La bataille fut terrible, mais la victoire finit par sourire à Rome. Les Gaulois perdirent à  Talamona (-225) quarante mille hommes, avec en plus dix mille prisonniers. Surtout Rome s’empara de la Gaule Cisalpine, et fit de cette région sa troisième province, une province très riche qui eut pour capitale Mediolanum (Milan de nos jours). Par la suite Rome se tourna vers l’Est, ce qui lui permit de mettre la main sur  l’Illyrie, prenant pied pour la première fois sur l’autre rive de la mer Adriatique, ce qui constituait une rampe de lancement idéale pour ses futures conquêtes en Orient.

Pendant ce temps à Carthage Amilcar préparait sa revanche, demandant à son gouvernement les troupes nécessaires pour s’installer en Espagne, première étape pour conquérir la Méditérranée.  Même s’il n’eut pas tout ce qu’il demandait, Amilcar allait avec la division qui lui fut accordé réaliser des prouesses, prouvant par là qu’il était un grand général.  Cela étant, avant de partir à la tête de son escouade, il conduisit au temple ce qu’il appelait « ses lionceaux », à savoir son gendre Asdrubal, et ses trois fils, Magon, Asdrubal et celui qui allait devenir le plus célèbre de tous Annibal, leur faisant jurer qu’ils vengeraient Carthage. Quelques mois lui suffirent pour réduire à l’obéissance les villes espagnoles, et constituer avec les indigènes sur place la véritable armée que son gouvernement lui avait refusée. En outre il en profita aussi pour s’équiper en armes, grâce au monopole qu’il avait acquis sur le commerce, celui-ci lui permettant de financer tout cela.

Hélas pour lui Amilcar fut tué au cours d’un combat contre une tribu rebelle, recommandant qu’on confiât sa succession à son gendre Asdrubal, qui s’avéra pendant huit ans comme un digne successeur de feu son beau-père, construisant notamment une ville entièrement neuve du nom de Carthagène. Mais encore une fois la fatalité s’en mêla,  et Asdrubal fut tué sous le poignard d’un assassin. Il fallut donc lui trouver un successeur, et les soldats désignèrent Annibal, l’aîné des trois fils d’Amilcar , comme général en chef.  Il avait à ce moment-là 26 ans, dont dix passés sous la tente, et surtout il n’a jamais oublié le serment que lui avait fait faire son père.

Annibal fut sinon le plus grand dans un sens absolu, tout au moins le plus brillant capitaine de l’Antiquité. Beaucoup le mettent au moins au niveau de Napoléon ou de César. Ayant reçu une parfaite éducation de son père, il connaissait l’histoire et savait parler latin et grec. Il avait donc une idée claire de Rome, connaissant ses forces et ses faiblesses. Du moins croyait-il bien les connaître, car il s’imaginait que vaincre Rome en Italie suffisait à priver cette dernière de ses alliés, ce en quoi il se trompait.

Annibal était un homme robuste, frugal, rusé, et courageux à l’extrême, toujours le premier à entrer dans la bataille et le dernier à en sortir, si l’on en croit Tite-Live (-59 à 17). Son principal défaut était sans doute l’excès de confiance en lui-même. Mais il était aussi avare, cruel, et dénué de tout scrupule, prix à payer paraît-il pour faire partie des grands hommes. Ses soldats en tout cas appréciaient les pièges qu’il tendait à ses adversaires, et avaient une confiance illimitée en ses qualités de stratège de guerre, mais aussi de diplomate, sans oublier sa maîtrise totale en matière d’espionnage.

Autre particularité, Annibal qui était parti de Carthage à l’âge de neuf ans, était ignoré de ses compatriotes, et s’il voulait faire la guerre à Rome, il fallait que ce soit lui qui passe à l’attaque. Ce qu’il fit en -215 à Sagonte, ville alliée de Rome, même si du temps d’Asdrubal elle avait reconnu la zone d’influence cartahginoise  au Sud de l’Ebre. Annibal passa six mois dans les murs de Sagonte avant de s’en emparer, et laisser son frère Asdrubal s’y installer et attendre les renforts qu’allait chercher Annibal. Pour cela ce dernier traversa l’Ebre avec 30 éléphants, 50.000 fantassins et 9000 cavaliers, tous ces soldats étant espagnols ou libyens, sans aucun mercenaire.

Ensuite tout alla bien pour les troupes carthaginoises jusqu’au franchissement des Pyrénées, mais elles rencontrèrent une résistance du côté de Marseille, alliée de Rome malgré le sort infligé quelques années auparavant aux tribus sœurs de la vallée du Pô. Autre difficulté pour Annibal, la traversée des Alpes, qui rebuta trois mille de ses hommes et en fit réfléchir sept mille autres. Voyant cela Annibal décida de continuer sans les peureux ou les hésitants, et c’est avec une troupe allégée mais résolue qu’Annibal fit une pointe sur Vienne, et commença l’escalade. Sans doute passa-t-il par Mongenèvre, qu’il atteignit dès les premiers jours de septembre -218, avec en haut beaucoup de neige, chose impensable aujourd’hui et preuve que la planète Terre se réchauffe. Fermons la parenthèse, pour souligner que la descente fut très difficile, plus particulièrement pour les éléphants, mais aussi pour les hommes, ceux-ci ayant toutefois l’espoir d’un butin important dès l’arrivée dans la riche plaine du Pô.

Après le passage des Alpes, Annibal avait déjà perdu presque la moitié de ses troupes, puisqu’ils n’étaient plus que vingt six mille à avoir survécus aux souffrances du passage des Alpes. Heureusement pour Annibal, ils furent accueillis en  amis par les Gaulois et autres Boïes de la région, au point de voir ces derniers s’allier avec eux pour écraser les Romains à Crémone et Plaisance. Ces victoires eurent le mérite d’inquiéter fortement le Sénat romain, lequel décida d’armer trois cent mille hommes avec quatorze mille chevaux, dont une partie fut confié à Scipion, premier de la lignée. Celui-ci fut lourdement battu sur le Tessin (octobre -218), étant même grièvement blessé, sauvé qu’il fut par son fils qui, seize ans plus tard, vengera son père à Zama en -202.  .

Rome envoya deux mois plus tard une autre armée  pour affronter Annibal sur la Trebbia, et ce fut encore une nouvelle cuisante défaite pour les légions romaines. Huit mois plus tard, ce fut au tour de Caius Flaminius à la tête d’une armée de trente mille hommes d’affronter le nouveau maître de la Gaule Cisalpine. Hélas pour Flaminius, le génie militaire d’Annibal allait atteindre son paroxysme dans la célèbre bataille du Lac Trasimène (-217), au cours de laquelle il avait dissimulé sa cavalerie derrière les collines et les bois entourant le lac, ce qui lui permit d’encercler  la totalité des troupes romaines. Quasiment aucun soldat romain ne survécut, y compris Flaminius, ce qui aux dires de Tite-Live provoqua un grand émoi à Rome, le prêteur Marcus Pomponius lisant du haut des Rostres le communiqué annonçant la défaite en ces termes : « Nous venons de perdre une grande bataille. Le danger est grave ».

Cependant tout n’était pas rose pour Annibal malgré ses succès retentissants. D’abord la plupart des alliés de Rome ne s’étaient pas détachés de l’Urbs, ce qui gênait Annibal pour le ravitaillement de son armée, notamment en Toscane et en Ombrie. La situation n’était guère meilleure de l’Apennin au Samnium, ce qui obligea Annibal à bifurquer vers l’Adriatique pour trouver des terres plus hospitalières. Il y fut d’autant plus contraint que ses alliés gaulois se désintéressaient de la situation, et qu’à Carthage on lui refusa les renforts qu’il avait demandés. Enfin Asdrubal était cloué en Espagne par les Romains qui y avaient débarqué pour faire diversion et empêcher Asdrubal de rejoindre son frère. Il dut donc faire de nouveau marche vers le sud, où il allait se heurter à Quintus Fabius Maximus qu’on appellera plus tard « le temporisateur », parce qu’il refusait systématiquement le combat, se contentant d’escarmouches  ou d’embuscades meurtrières pour l’ennemi.

Toutefois, cette tactique ne pouvait durer qu’un temps, et d’autre part le Sénat  voulait absolument remporter une victoire et très vite, ce qui entraîna des dissensions avec Fabius, celui-ci finissant par être remplacé par deux consuls fraîchement nommés, Terentius Varron et Paul Emile, les deux hommes étant eux-mêmes en désaccord sur la stratégie.  Paul Emile, aristocrate cultivé, savait que face au génie d’Annibal  la stratégie romaine n’avait rien trouvé d’adéquat, alors que le plébéien Terentius Varron au contraire voulait ce que désiraient plus que tout les électeurs, à savoir un succès rapide. Problème, Varron était certes un bon patriote, mais comme général il était à des années-lumière d’Annibal. Malgré ses  quatre vingt mille fantassins  et ses six mille cavaliers, Varron et son armée n’allaient pas peser très lourd face aux vingt mille vétérans d’Annibal, auxquels il faut ajouter quinze mille Gaulois plus ou moins déterminés, et dix mille cavaliers.

La bataille fut énorme, sans doute la plus gigantesque de l’Antiquité, elle eut lieu à Cannes en Apulie sur l’Ofanto (-216). Comme d’habitude, Annibal Barca attira l’ennemi là où il voulait qu’il se trouvât, afin de laisser sa cavalerie « faire le travail ». Ensuite il disposa ses hommes dans un ordre bien précis, laissant les Gaulois au centre sachant qu’ils seraient rapidement enfoncés, ce qui ne manqua pas d’arriver.  Varron évidemment se précipita dans la brèche, et les ailes d’Annibal se replièrent sur lui.  Bien qu’il n’eut pas voulu cette rencontre, Paul Emile se comporta bravement et tomba au combat comme quarante quatre mille autres Romains, dont quatre-vingts sénateurs. Varron en revanche se sauva, tout comme Scipion qui avait déjà échappé à la mort sur le Tessin. Varron se réfugia à Chiusi et ensuite rentra à Rome où le peuple l’attendait aux portes de la ville, sans toutefois l’accuser en quoi que ce soit de la terrible défaite qu’il venait de subir.  En revanche, Annibal avait été une nouvelle fois très grand, son armée ne perdant que six mille hommes dont quatre mille Gaulois. Ce fut le dernier chef d’œuvre de cet extraordinaire capitaine.

esca

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