Les deux Napoléon et leur manière de prendre le pouvoir…

Résultat de recherche d'images pour "Napoléon 1er et Napoléon III"Nombre de personnes font un parallèle qui leur semble évident entre le 18 brumaire an VIII (1799) et le 2 décembre 1851. En réalité, les deux coups de force des Bonaparte, devenus Napoléon par la suite, furent très différents et surtout, aux yeux de la postérité, laissèrent dans l’histoire deux sentiments presque opposés. En effet, on trouvait cela presque normal pour celui qui allait devenir Napoléon 1er, alors que celui qui allait devenir Napoléon III restera à jamais un imposteur pour nombre de Français. Et tout cela parce que l’arrivée au pouvoir des deux hommes fut précédée par des heures de gloire pour l’un et une multitude d’échecs retentissants pour l’autre (tentatives de soulèvement de la garnison de Strasbourg en 1836 et de Boulogne en 1840), mis à part sa victoire écrasante lors de l’élection présidentielle de 1848. Tout cela aussi parce que Victor Hugo appela le dernier empereur et premier président de la République, Napoléon le Petit, propos qui ont forgé à jamais les esprits de notre pays au point de ne voir en lui qu’une caricature digne des commentaires faits sur les pires empereurs romains.

Cela dit, on pourrait effectivement noter que Napoléon Bonaparte sut sans doute beaucoup mieux profiter de la situation de notre pays à l’époque, et faire admettre avec davantage d’évidence sa prise totale du pouvoir le 18 brumaire. Ce jour-là déjà, le général Bonaparte commit son coup de force, que certains qualifient de crime, en plein jour, se présentant lui-même devant les deux Assemblées. Laissant à une certaine distance les grenadiers qui le suivaient, il n’eut pas peur de s’exposer aux apostrophes et aux menaces des défenseurs de la Constitution qu’il voulait détruire. En outre, pour parler comme les défenseurs de la République ou ce qu’il en restait à ce moment,  il aurait pu être frappé par un de ces hommes capables de mettre en pratique la maxime vieille comme le monde et que Montesquieu a proclamée en ces termes : « Le crime de César qui vivait dans un gouvernement libre n’était-il pas hors d’état d’être puni autrement que par l’assassinat ? Et demander pourquoi on ne l’avait pas poursuivi par force ouverte ou par les lois, n’était-ce pas demander raison de ses crimes ? « 

Le 2 décembre en revanche, Louis Napoléon Bonaparte se vit reprocher d’avoir fait enlever un à un, en pleine nuit et dans leur sommeil, les défenseurs de la Constitution qu’il voulait renverser. Pendant que des aventuriers, des policiers et des soldats surveillaient ou exécutaient l’enlèvement des citoyens dont le peuple eût peut-être écouté la voix, et d’officiers supérieurs dont la probité influente eût pu « ramener à l’honneur », comme on disait à l’époque, les régiments qu’on en détournait, lui, le parjure (il était président de la République !), le traître même aux yeux de ses contempteurs, cachait ses inquiétudes et ses peurs au fond de son palais, protégé par trente-deux mille soldats. Cela Victor Hugo le savait !

Comme je l’ai écrit précédemment, l’homme du 18 brumaire n’avait, du moins avant son putsch, attaché son nom qu’à des exploits glorieux. Sa campagne d’Italie avait été une succession de victoires couronnées par des traités avantageux pour la France. Celle d’Egypte, bien que désastreuse en terme de résultat final, ne se révélait encore que par le retentissement des batailles gagnées en allant dans ce pays jugé lointain à l’époque, à savoir la prise de Malte le 11 juin, puis le débarquement à Alexandrie le 1er juillet et la célèbre bataille des Pyramides le 21 juillet. Tant de succès, attribués au génie militaire de ce jeune général, l’entouraient d’un prestige qui éblouissait le peuple et l’armée. Dédaignant les voluptés au milieu desquelles vivait Barras, le chef du Directoire, Napoléon Bonaparte avait, depuis près de cinq ans, vécu sur les champs de bataille. Et puis, ni le Conseil des anciens ni celui des cinq-cents n’avaient su préserver la fortune publique des dilapidations auxquelles Barras la livrait pour entretenir sa vie de plaisir. Tout cela favorisait l’accomplissement de ce qui devait finir par arriver et pouvait, aux yeux de beaucoup, atténuer cette expropriation du pouvoir.

L’homme du 2 décembre, au contraire, n’était connu que pour ses équipées scabreuses et folles avant son élévation au pouvoir, et par ce que l’on appelait ses machinations contre la jeune République…dont il était devenu le gardien. Pendant les deux années qui précédèrent son coup d’Etat, il se comporta beaucoup plus comme un vulgaire Barras que comme un véritable homme d’Etat. Aux yeux de ses nombreux détracteurs, il ne réalisait même pas que s’il avait atteint la plus haute fonction existant dans une république, cela était dû uniquement au nom qu’il portait. Dans les Mémoires secrets du dix-neuvième siècle on pouvait lire que « lorsqu’on le croyait tout à son occupation des grandes affaires de l’Etat, il ne songeait en réalité qu’aux refus très secs de telle actrice en renom, et aux moyens à employer pour prendre avec telle autre une éclatante revanche. Les années 1850 et 1851 ont été celles où les favorites de théâtre ont régné le plus sur le prince-président. Plus tard les dames du monde allaient avoir leur tour. » Edouard Ferdinand Beaumont-Vassy n’aimait pas le futur Napoléon III, comme on le devine aisément, même s’il fut pourtant préfet de l’Aisne entre 1851 et 1853 !

Fermons la parenthèse pour noter que les deux empereurs ont utilisé parfois les mêmes arguments pour démontrer l’utilité du 18 brumaire et du 2 décembre. Ainsi pour justifier son ramponneau, le futur Premier consul accusa l’Assemblée d’avoir trois fois violé la Constitution et de « tramer des complots aux dangers desquels il pouvait seul arracher le pays. » Dans une proclamation au peuple il se posait en victime, affirmant être visé par d’imaginaires conspirateurs contre sa personne, et en défenseur de la République pour le salut de laquelle il avait déchiré la Constitution. Servile imitateur de son oncle, le Bonaparte du 2 décembre va utiliser la même justification fallacieuse, en adressant aux Français une proclamation dans laquelle il accuse l’Assemblée « d’être devenue un foyer de complots, d’attenter aux pouvoirs qu’il tient directement du peuple, d’accumuler sur lui les provocations et les outrages, de ne pas respecter le pacte fondamental. » Cela étant, il est vrai que la Constitution avait été violée à deux reprises, le 8 mai 1849 dans son article 5, par le renversement de la République romaine, et le 31 mai 1850, dans l’une de ses dispositions fondamentales, par la mutilation du suffrage universel, le corps électoral ayant été restreint (un tiers des citoyens en furent exclus) avec de nouvelles conditions à l’exercice du droit de vote. Mais, pour être précis, ces deux violations de la loi furent l’œuvre commune de Louis Napoléon Bonaparte et de la majorité royaliste de l’Assemblée.

Revenons à présent à cette proclamation pour préciser qu’elle était rédigée avec une habile duplicité. Aux Parisiens dont le républicanisme était aussi ardent que leur aversion pour les royalistes des deux branches bourboniennes, le prince-président présente son coup d’Etat comme étant exclusivement dirigé contre « ces hommes qui ont perdu deux monarchies, qui veulent  me lier les mains afin de renverser la République, alors que je veux sauver le pays en invoquant le jugement solennel du seul souverain que je reconnaisse en France : le peuple. » En outre, afin de donner une apparence de vérité à ce que certains considéraient comme des mensonges agréables au peuple dont ils flattaient la haine, Louis Napoléon Bonaparte les accompagne d’un décret dissolvant l’impopulaire Assemblée, rétablissant le suffrage universel, et convoquant le peuple français dans ses comices à partir du 14 décembre jusqu’au 21 décembre suivant.

Tout cela, afin de créer « les bases fondamentales d’une constitution que les assemblées développeront plus tard. » Un peu plus loin il ajoutait que « ce système créé par le Premier consul, au commencement du siècle, a donné à la France le repos et la prospérité ; il les lui garantirait encore. » Avec le recul, on peut considérer qu’il était sans doute trop hardi de parler de repos et de prospérité avec pareil système. Je pourrais citer bien d’autres évènements qui montrent que s’il existait des différences entre les méthodes de gouvernement des deux empereurs, leur approche pour prendre le pouvoir relevait de la même finalité : s’en emparer par la force pour l’exercer à leur guise, sauf en fin de temps pour Napoléon III.

Michel Escatafal


Louis XV a fait de la France un pays affaibli et déclinant

louisXVLa période de gloire et de magnificence du Roi Soleil fut une époque où tous les souverains d’Europe (Angleterre, Espagne, Prusse, Russie…) se mirent à copier Versailles, faisant appel à des architectes, des peintres et des sculpteurs français. Ainsi on dessinait des jardins à la française, on cuisinait et on s’habillait à la française, on dansait le menuet et la gavotte comme à Versailles. Même notre langue devint de facto, à partir de 1697 (traité de Ryswick rédigé en français entre la France et les Provinces –Unies), la langue diplomatique, bien que la langue latine conservât ses droits jusqu’en 1763. Bref, la France de Louis XIV était une sorte de « phare de l’humanité », y compris à la fin de son règne, malgré les erreurs et les échecs du vieux roi.

Hélas pour l’orgueil national, cela ne dura pas, au point qu’en 1773 le monde regardait la France comme une puissance devenue secondaire dans le vrai sens du terme, ce qui signifie qu’elle n’était plus la nation prépondérante. Il est vrai que les successeurs de Louis XIV, le nonchalant Louis XV et le faible Louis XVI, ne firent rien pour stopper le déclin déjà amorcé dans les dernières années de la vie de Louis XIV, même si nombre d’historiens considèrent qu’il date de la révocation de l’Edit de Nantes (18 octobre 1685). Pour mémoire on rappellera que cette décision avait entraîné la fuite de près de 300.000 protestants pour des refuges tels que Berlin, Londres, Genève, Amsterdam ou Le Cap en Afrique du Sud, pays où l’on trouve nombre de noms à consonance bien française. Cette fuite fut surtout préjudiciable parce qu’elle concernait des gens issus de la bourgeoisie laborieuse, lesquels allaient offrir leurs talents à leur pays d’accueil. Talents d’autant plus importants que, contrairement aux nobles qui ne travaillaient pas ou si peu, ces exilés représentaient une des forces vives de la nation (négoce).

Cela dit, le déclin de la puissance française en Europe fut surtout due à une crise d’autorité comme la France n’en avait pas connu depuis longtemps. Louis XV en effet, fut un roi d’une insigne faiblesse, laquelle n’avait d’égale que son extrême paresse d’esprit. En fait, conscient de sa mollesse et de ses lacunes, les seules choses qui l’intéressaient réellement étaient la chasse, la cuisine, préparant lui-même des petits plats, et ses favorites. Pourtant son début de règne fut prometteur, un peu à l’image de ces empereurs romains auxquels on prêtait de grands desseins avant qu’ils ne provoquent de grandes déceptions (Caligula, Néron, Domitien, Commode), devenant très vite ce qu’on appellerait aujourd’hui une idole ou une grande star, sous sa perruque blanche qui mettait en évidence sa beauté aristocratique, au point de devenir pour ses sujets « le Bien–Aimé ». Il était tellement aimé, qu’à la nouvelle d’une maladie contractée à Metz, où il dirigeait la direction de la défense nationale, en pleine guerre de la Succession d’Autriche (en 1744), hommes et femmes de toute la France se précipitèrent dans les églises afin de prier pour sa guérison. On raconte même qu’à la seule sacristie de Notre-Dame de Paris, il fut demandé 6000 messes pour qu’il surmonte la maladie. Un an plus tard, il prit part à la bataille de Fontenoy (aujourd’hui en Belgique), célèbre pour son fameux « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! », victoire prestigieuse certes, mais qui sonna comme le chant du cygne de son règne.

En effet, comme je l’ai précédemment évoqué, l’espoir du peuple s’est assez rapidement envolé. Après la mort du ministre Fleury en 1743, par parenthèse à un âge canonique pour l’époque (90 ans), beaucoup pensaient que Louis XV allait enfin gouverner lui-même, disant à ceux qui lui annonçaient la fin du vieux cardinal : « Et bien, me voilà premier ministre », ce qu’il ne fut jamais, se contentant d’être roi en raison des privilèges et des plaisirs que la fonction était susceptible d’offrir. Pourtant toutes les fées semblaient s’être penchées sur son berceau avec, outre sa beauté naturelle, qui avait fait dire au marquis d’Argenson « qu’il ressemblait à l’amour », un esprit fin et une belle dose de bon sens. Il était aussi capable d’amitié et d’affection, accomplissant même strictement ses devoirs religieux. Cela étant, il était un personnage assez énigmatique, sujet à des sautes d’humeur déconcertantes. Bref, de gros défauts que certains attribuent au fait qu’ayant été roi très jeune (cinq ans), il n’avait été entouré sa vie durant que par des courtisans empressés à lui plaire, ce qui avait développé chez lui son plus terrible travers, à savoir un égoïsme exacerbé qui lui faisait oublier tous ses devoirs.

En fait, il ne s’intéressait quasiment pas aux affaires de l’Etat, suivant avec indifférence les séances du Conseil…parce que ça l’ennuyait. On notera d’ailleurs le contraste avec son arrière grand-père, Louis XIV, à qui il succéda en 1715. Toutefois il y eut au moins un point sur lequel il ressembla à son prestigieux prédécesseur : ses liaisons parfois dangereuses avec des femmes qui n’eurent pas toujours une bonne influence sur lui. Mais sur ce plan Louis XV fit beaucoup plus fort que le Roi soleil, au point que le roi de Prusse Frédéric parla de « règne des favorites » ou de celui « des cornettes et des cotillons ». Toutefois ce caractère volage n’apparut pas dans ses premières années de mariage. On dit même qu’au début, son mariage avec Marie Leczinska fut plutôt heureux, le couple ayant eu dix enfants, dont sept survécurent (six filles et un garçon). Mais son règne à peine commencé, l’influence de la reine, au demeurant plutôt effacée, s’estompa au profit des favorites.

La première qui joua un rôle politique fut la duchesse de Châteauroux (à partir de 1742), mais son influence dura peu, car elle mourut subitement en 1744. Ensuite ce fut une bourgeoise, Jeanne Poisson, qui lui succéda, au grand dam de la noblesse qui lui reprochait d’être la fille d’un père condamné à l’exil pour divers trafics frauduleux. Mais le roi n’eut cure de cette paternité et la fit marquise de Pompadour en 1745, après avoir été séparée légalement de son mari. Plus jeune que Louis XV, elle était assez jolie si l’on croit le portrait dessinée par Maurice-Quentin Delatour, datant de 1753, alors qu’elle était âgée de trente deux ans. Elle était également lettrée, et surtout dévorée d’ambition. Dès 1747, après avoir été officiellement présentée à la Cour, le roi lui donna un appartement au château de Versailles, qu’elle occupera pendant vingt ans, c’est-à-dire jusqu’à sa mort (1764). Et si elle resta aussi longtemps, c’est surtout parce qu’elle fut en fait la vraie souveraine, faisant et défaisant les ministres, allant jusqu’à confier ou retirer les commandements…aux armées.

Plus grave encore, l’arrivée à Versailles de « la Pompadour » marqua le début d’un terrible gaspillage qui se perpétua jusqu’à la fin du règne de Louis XV, lequel, livré à lui-même, se comporta comme un enfant gâté essayant de distraire son ennui. Quant à la favorite, elle chercha à assurer son crédit en multipliant les divertissements autour de Louis XV et en prodiguant de multiples largesses. Les « menus plaisirs » se révélèrent plus ruineux les uns que les autres, moins toutefois que les pensions distribuées aux courtisans. Par exemple, le prince de Condé touchait 500.000 livres, avant de voir sa dotation tripler (1.500.000 livres équivaudraient de nos jours à un peu moins de 4.000.000 d’euros)…pour payer ses dettes ! Une générosité pour quelques privilégiés qui absorbaient une bonne partie des revenus de l’Etat. Et à l’époque il n’y avait pas de Cour des Comptes, créée seulement en 1807, ce qui n’aurait sans doute rien changé si elle avait existé pendant le règne de Louis XV.

Comme évoqué précédemment, après la mort de Fleury, il n’y eut plus de premier ministre, et comme le roi n’en faisait pas fonction, le gouvernement se trouva sans réelle direction. Cela étant, parmi les différents ministres désignés par la faveur du roi ou de Madame de Pompadour, il y eut quand même quelques hommes à qui l’on peut reconnaître quelques mérites, et même un grand administrateur, le contrôleur général Machault. Remplaçant d’Orry en 1745, homme intègre et habile financier qui rétablit l’impôt du dixième après le désastre du système Law, Machault d’Arnouville était un ancien intendant réputé pour son énergie, au point qu’on le surnomma « Tête de fer ». Au lendemain de la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748), il entreprit de rétablir de nouveau la situation financière fortement dégradée par les dépenses militaires et le gaspillage de la Cour. Comme Fleury, Machault voulait faire des économies, tout en sachant que le seul remède véritable aux difficultés des finances publiques était de s’attaquer aux scandaleux privilèges des grands propriétaires fonciers qui échappaient à l’impôt.

En mai 1749, avec l’approbation du roi, Machault d’Arnouville abolit l’ancien dixième ressuscité par Orry en 1733. Il le remplaça par un impôt deux fois moins lourd, le vingtième, mais prélevé sur les revenus de tous, privilégiés ou non, pour assurer graduellement le remboursement de la dette. Une bonne décision qui ne fit pas long feu, puisque le vingtième, comme autrefois la capitation ou le dixième, se heurta à la résistance farouche des privilégiés, à commencer par les Parlements (Paris et province), et le clergé. Résultat, Louis XV céda, et le clergé comme les autres privilégiés furent exemptés, la charge retombant sur le peuple. Cette reculade eut pour premier effet de voir s’élever une antipathie de plus en plus marquée entre le peuple et le souverain, plus particulièrement le peuple de Paris, même si le roi fut dans un premier temps davantage épargné que la marquise de Pompadour ou les courtisans avides de faveurs et hostiles à toute réforme. Cette hostilité ne fit que croître jusqu’en 1774, année de la mort de Louis XV.

Michel Escatafal


Chirac-Giscard : une rivalité qui appartient à l’histoire

giscard-chiracL’autre jour, en relisant une étude sur le président de la Cinquième République, je constatais une nouvelle fois dans les pages consacrés au Conseil Constitutionnel, que les anciens présidents de la République en étaient membres de droit…ce qui est une véritable anomalie démocratique, aux yeux de nombre de personnes s’intéressant aux institutions politiques. Et, étant de la génération qui a commencé à voter dans les années 70, j’ai immédiatement pensé à deux personnages qui manifestement n’ont pas enterré la hache de guerre depuis bientôt 40 ans. Ce sont les deux anciens présidents de la République, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac. VGE, comme on l’appelait, a la rancune tenace vis-à-vis de son ancien Premier ministre et cela durera jusqu’à la fin de ses jours…car il est convaincu que c’est Jacques Chirac qui l’a empêché de faire un second mandat en 1981. Même s’il n’est pas le seul à le penser, cela commence à dater et nombre de Français n’étaient pas nés à cette époque. C’est pour cela que cette guéguerre entre les deux anciens présidents, apparaît avec le recul de plus en plus ridicule. Elle l’est d’autant plus que celui qui se dit constamment offensé dans cette affaire, Valéry Giscard d’Estaing, n’a jamais lui-même été très net avec son autre ancien Premier ministre, Raymond Barre, quand celui-ci s’est présenté à l’élection présidentielle de 1988.

Refaisons un peu l’histoire et rappelons-nous comment Valéry Giscard d’Estaing s’est comporté à cette époque. Compte tenu des relations exécrables qu’il entretenait avec Jacques Chirac, surtout depuis le 25 août 1976, jour où ce dernier annonça avec fracas sa démission à Matignon en affirmant : « Je ne dispose pas des moyens que j’estime nécessaires pour assumer efficacement mes fonctions de Premier ministre et dans ces conditions j’ai décidé d’y mettre fin », ceux qui soutenaient et faisaient campagne pour Raymond Barre pensaient que VGE manifesterait au minimum une neutralité bienveillante vis-à-vis d’un homme qui lui avait toujours été loyal. Or, à la grande surprise de nombre d’observateurs, ce ne fut nullement le cas, et j’aurais même tendance à dire que ce fut le contraire qui se passa. En disant cela je ne fais que répéter ce que Raymond Barre lui-même a raconté dans son dernier livre L’expérience du pouvoir.

Valéry Giscard d’Estaing a eu, en effet, constamment des attitudes pour le moins équivoques pendant cette campagne présidentielle de 1988. Par exemple lors d’un meeting à Clermont-Ferrand où, tout de suite après avoir écouté le discours de Raymond Barre, il s’en est allé sans dire un mot…sous le prétexte qu’il avait fait de même avec Jacques Chirac juste avant. Paraît-il qu’il ne voulait pas prendre position entre ses deux anciens Premiers ministres. A qui pouvait-il faire croire cela ? Pourquoi prenait-il les gens pour des imbéciles ? En fait, comme l’a dit très justement Raymond Barre, VGE ne supportait sans doute pas l’idée qu’un de ses anciens Premiers ministres puisse devenir président de la République.

Et pour le prouver, Raymond Barre raconte une autre anecdote qui en dit long sur la duplicité de Giscard à l’occasion de cette élection présidentielle. Au début de la campagne, des sénateurs et des présidents de conseils généraux UDF s’étaient réunis au Sénat pour faire une déclaration en faveur du candidat Barre, ce qui était normal puisque ce dernier avait largement contribué à la création de ce mouvement, dont l’ancêtre était un parti, appelé Fédération Nationale des Républicains et Indépendants, constitué autour de VGE en 1966. Or, à la fin de la réunion, Giscard intervint pour les dissuader de publier leur déclaration, ce qu’ils finirent par admettre. C’était à la fois petit et minable de la part d’un homme qui, grâce à son ancien Premier ministre, affiche aux yeux de la postérité le meilleur bilan économique et social de l’histoire de la Vè République, compte tenu de la gravité de la crise économique qui a secoué le monde en liaison avec les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979. Ce l’était d’autant plus que VGE savait bien que sa carrière politique était terminée et qu’il ne pourrait jamais plus revendiquer le pouvoir, y compris comme Premier ministre en cas de cohabitation.

Tout cela appartient à l’histoire, mais il est bon parfois de s’appuyer dessus pour comprendre que la politique est « un vrai métier » ou si l’on préfère, que pour parvenir au sommet de l’Etat il faut être un « professionnel »…que n’a jamais été Raymond Barre. Cela ne l’a pas empêché toutefois de réaliser 16,5% des voix à l’élection présidentielle, à peine trois points de moins que Jacques Chirac à la tête de son armada RPR. En fait il était trop seul face à deux grands partis (PS et RPR), mais si VGE avait vraiment joué le jeu de la candidature Barre au lieu d’être l’allié objectif de Jacques Chirac au premier tour, sachant que ce dernier serait écrasé par François Mitterrand au second, le destin de la France en aurait peut-être été changé. A propos de Mitterrand, il est d’ailleurs amusant de constater que, malgré leurs bisbilles pendant la première cohabitation (1986-1988), Mitterrand a tout fait pour que Jacques Chirac soit élu en 1995, malgré la présence au second tour de Lionel Jospin qui, pourtant, appartenait à sa famille politique. Pour mémoire il avait même été numéro deux des gouvernements Rocard et Cresson, en tant que ministre de l’Education nationale (1988-1992).

Michel Escatafal


Louis XIV, fou de la guerre…bien aidé par Louvois

LouvoisS’il y a bien un aspect de la politique de Louis XIV qui restera à jamais gravé dans la mémoire populaire, c’est son goût pour la guerre et la gloire militaire. D’ailleurs sur les cinquante-quatre années de son règne personnel, il en consacra trente à faire la guerre. C’est aussi pour cette raison que son ministre le plus connu, avec Colbert, s’appelle François-Michel Le Tellier, que Louis XIV fit marquis de Louvois (1639-1691). A ce propos, si ces trente années font partie de l’histoire glorieuse de notre pays telle qu’on l’apprenait à l’école primaire au siècle précédent, c’est parce que la France était réellement la puissance dominante de l’Europe. Elle était tellement puissante cette France qu’elle pouvait se permettre d’entretenir, même en temps de paix, de grandes armées. Certains diront que Louis XIV avait aussi eu la chance d’hériter de l’œuvre de Richelieu et Mazarin, mais il a quand même élargi les frontières de la France dans des proportions importantes. Cela lui valut d’ailleurs l’hostilité des autres puissances européennes, au point de devoir affronter constamment des coalitions, alors que Richelieu et Mazarin avaient su fédérer autour d’eux presque tous les pays européens, à l’exception évidemment de la maison d’Autriche, laquelle rappelons-le détenait la couronne d’Espagne. Cela allait déclencher une guerre sur terre et sur mer qui devait durer treize ans (1701-1714), qui eut pour théâtre l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’est et le Nord de la France et les colonies, qui allait laisser exsangue le royaume tout en renforçant l’Autriche et l’Angleterre.

Fermons la parenthèse pour évoquer les réformes militaires mises en place durant le règne du Roi Soleil, qui furent l’œuvre des Le Tellier. Le père, Michel, était secrétaire d’Etat à la guerre depuis 1643, y associant à partir de 1662, avec vocation à le remplacer, son fils François-Michel, plus connu sous le nom de Louvois. En fait Louvois prit définitivement la place de son père en 1677 (alors âgé de 74 ans), pour rester en fonction jusqu’à sa mort en 1691. Cela dit, c’est surtout lui que l’histoire a retenu dans la réorganisation de l’armée, comme elle a retenu qu’il fut aussi un des personnages les plus haïs de son temps, à la fois orgueilleux, dur avec ses subordonnés et obséquieux envers les puissants. Il porte d’ailleurs une lourde part de responsabilité dans les excès de la politique protestante de Louis XIV, flattant toutes ses passions. Néanmoins ce travailleur acharné fut un remarquable organisateur de l’armée française, au point qu’il en fit l’outil de guerre le plus perfectionné du monde connu. En outre, comme son père, il savait s’entourer, les deux hommes ayant eu pour collaborateur le plus grand homme de guerre de son siècle, le maréchal de Turenne (1611-1675), qui reçut la dignité suprême de la part de Louis XIV, ce dernier faisant de lui le maréchal général des camps et armées de France (1660).

Si ces hommes là eurent autant d’importance dans la politique de Louis XIV, c’est parce que ce dernier considérait que si l’on ne faisait pas la guerre, il fallait se préparer à la faire, ce que d’aucuns ont appelé la paix armée ou l’armée permanente. A tout instant l’armée devait être prête à entrer en campagne. Ainsi, alors qu’en 1661 il n’y avait qu’un petit noyau de troupes permanentes, un peu plus de dix ans plus tard (1672) Louis XIV disposait de 60 régiments d’infanterie, chiffre porté à 250 en 1701. Au total, à ce moment, l’effectif moyen sur ce que l’on appela  le pied de paix représentait 125.000 fantassins et 47.000 cavaliers, chiffres tout à fait considérables pour l’époque. Tout était bon pour recruter des gens prêts à faire la guerre, le procédé traditionnel du racolage s’avérant très vite insuffisant compte tenu des besoins. Tout était bon signifie aussi que les recruteurs n’hésitaient pas à rentrer de force dans les maisons et à enlever les récalcitrants, les plus déterminés d’entre eux étant enchaînés comme des galériens. Mais ces enrôlements forcés n’étaient pas encore suffisants pour alimenter les troupes, d’où l’idée de Louvois de demander aux sujets du roi le service militaire, ce qui lui permit de créer la milice (1688). Ces miliciens, désignés par tirage au sort, ce qui faisait des heureux et des malheureux (ceux qui avaient tiré un billet noir), étaient chargés dans un premier temps de la défense des places fortes, avant de renforcer durant la guerre de la Succession d’Espagne, les armées en campagne.

Mais cette milice était évidemment encadrée par ce qui existait déjà par le passé, à savoir la maison du roi, la cavalerie et l’infanterie, puis, un peu plus tard, un corps spécial pour l’artillerie et divers services complémentaires. Cette maison du roi, dont l’effectif s’élevait à près de 15.000 hommes, était une troupe d’élite qui, maintes fois, décida de la victoire. La cavalerie restait encore l’armée la plus estimée, et, pour y entrer, un officier devait avoir fait ses preuves avec à son actif deux campagnes dans l’infanterie. A partir de 1687, l’invention par Vauban de la baïonnette à douille, qui enveloppait l’extrémité du canon sans l’obturer, permit de faire disparaître du paysage militaire les piquiers. A peu près à la même époque, le mousquet fut remplacé par le fusil à pierre, beaucoup plus maniables, ce qui entraîna de facto la fin des mousquetaires et leur remplacement par les fusiliers. En outre, faute de soldats pour servir les pièces d’artillerie, ce qui obligeait à emprunter des hommes à l’infanterie, Louvois organisa aussi des compagnies de canonniers et de bombardiers qui formèrent le corps de Royal Artillerie. Enfin Le Tellier, puis plus tard son fils, réorganisèrent complètement le service d’intendance, très rudimentaire jusque-là. Le Tellier le constitua en rassemblant le matériel qui permit d’assurer, sans recours « aux munitionnaires », la nourriture des troupes en campagne. Par la suite Louvois multiplia les magasins de ravitaillement aux lieux d’étapes et aux frontières : l’armée cessa ainsi de dépendre en totalité des pays qu’elle parcourait. Dans la foulée, on commença à ébaucher le service d’ambulance, avec création des hôpitaux et ambulances. L’Hôtel des Invalides, prévu pour héberger 7000 anciens soldats, servit d’asile, à partir de 1674, aux mutilés de guerre, jusque-là réduits à la mendicité. On comprend pourquoi il était aussi difficile de recruter !

Autre problème : comme les officiers civils, la plupart des grades militaires étaient vénaux. On achetait le commandement d’une compagnie ou d’un régiment, ce qui signifiait pour certains officiers qu’ils étaient ignorants, incapables, parfois très jeunes ou très vieux. Louvois ne supprima pas la vénalité, mais il obligea les officiers à s’instruire, ce qui permit la création des compagnies de cadets, recrutés tout naturellement parmi les jeunes nobles. Louvois exigea d’eux une discipline totale, obéissant aux ordres sans formuler la moindre réplique…ce qui ne se fit pas sans résistance, nombre de nobles se disant nés pour commander et non pour uniquement obéir. Cela dit, ils finirent par s’incliner. Enfin, les guerres de Louis XIV étant principalement des guerres de sièges, Louvois créa un nouveau corps particulier regroupant tous les officiers ingénieurs : la Direction générale du génie. Il mit à sa tête (1678), avec le titre de commissaire général des fortifications, le plus brillant ingénieur de l’époque, Sébastien Le Prestre, marquis de Vauban (voir mon article Vauban, l’homme qui a construit les frontières françaises). Le système de Vauban, créateur de la fortification moderne, fut imité par toute l’Europe, et fut efficace pendant plus de deux siècles.

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L’horrible Commode, ou le début de la fin de l’Empire romain

commodeEn présentant Commode aux soldats comme son successeur, Marc Aurèle l’avait appelé « le Soleil levant », ce qui n’était pas une surprise dans la mesure où il le nommait « César » à l’âge de six ans (166). Peut-être bien ses yeux de père, pensant sans doute qu’il l’était réellement, le voyaient-il ainsi. Mais les légionnaires aussi se sentaient de la sympathie pour ce jeune homme brutal, sans scrupule, doué d’un gros appétit et toujours prêt aux propos orduriers, autant de défauts qui n’en étaient pas pour des soldats qui le croyaient d’une nature plus militaire que son père.

Grandes furent en conséquence et leur stupeur et leur mauvaise humeur, quand le jeune homme ruina tous les efforts qui venaient d’être faits pour vaincre les Barbares, en offrant à des ennemis écrasés militairement la plus hâtive et la plus inconsidérée des paix, dont Rome était appelée à subir plus tard les conséquences. En fait, si Commode signa en 180 un traité de paix avec les Marcomans et les Quades, c’était surtout pour retourner à Rome et mener la vie à laquelle il avait toujours aspiré, à savoir une existence remplie de sexe, de fêtes et de jeux.

Commode n’était pas un homme lâche, bien au contraire, mais la seule guerre qui l’intéressait et qui lui plût était celle que l’on faisait au cirque contre les gladiateurs et contre les bêtes fauves. Au lever, il refusait de déjeuner s’il n’avait pas égorgé son tigre quotidien. Comme ce fauve n’existait pas en Germanie, il avait hâte de rentrer à Rome où les gouverneurs des provinces d’Orient étaient tenus de lui en envoyer sans cesse. Heureusement qu’à cette époque ce magnifique félin était dans une situation meilleure que de nos jours ! Telle est la raison pour laquelle, se moquant pas mal de l’empire et de ses destins, il conclut cette paix désastreuse qui laissait subsister tous les problèmes sans leur donner la moindre solution.

On notera qu’à la mort de Marc Aurèle, le Sénat renonça à son droit d’élection et accepta l’adoption qui donnait de si bons résultats depuis Nerva, légalisant de nouveau, avec cet empereur, le principe du prince héritier. Ce ne fut pas une bonne décision, car cet empereur se situa dans la lignée de Néron et Caligula. Certes tout ce qu’ont écrit de lui ses contemporains comporte sans doute une part d’exagération, mais globalement, pour l’ensemble de son œuvre, il mérite d’être classé parmi les fléaux publics.

Joueur et buveur, Commode avait épousé la fille de Bruttius Praesens (consul entre 153 et 180) en 177, épouse qu’il répudiera soi-disant pour adultère (183) et fera assassiner en 188. On dit de Commode qu’il eut commerce avec ses sœurs, et qu’il traînait à sa suite un harem de plusieurs centaines de jeunes gens et de jeunes filles destinés à ses plaisirs. En fait, il semble bien n’avoir éprouvé qu’une affection dans sa vie : une chrétienne nommée Marcia. On peut d’ailleurs s’interroger comment une jeune femme chrétienne pouvait concilier l’austérité de sa foi avec un homme aussi débauché. Quoiqu’il en soit, elle fut très utile à ses coreligionnaires, qu’elle sauva à coup sûr d’une terrible persécution. En revanche il est difficile d’affirmer qu’elle se sacrifia de cette manière, surtout quand on pense à la façon dont elle se débarrassa plus tard de son amant.

Pour revenir sur le règne de Commode, le pire commença lorsque les délateurs dénoncèrent à l’empereur une conjuration dont le chef était sa propre tante Lucile, la sœur de son père. Sans se donner la peine de chercher des preuves, il la tua. Ce fut là le début d’une nouvelle terreur dont Commode confia la direction à Cléandre, le chef des prétoriens. On se serait cru revenu au temps de Domitien (81-96), les Romains se remettant à redouter les violences de ces gardes. Un jour, bien plutôt par peur que par courage, la population les assiégea dans le palais et demanda la tête de Cléandre.

Commode la leur donna sans hésiter et remplaça la victime par Laetus, son troisième préfet du prétoire, homme avisé, qui se rendit compte immédiatement qu’une fois élevé à ce poste, ou bien il se ferait tuer par le peuple pour faire plaisir à l’empereur, ou bien il se ferait tuer par l’empereur pour faire plaisir au peuple. Pour échapper à ce dilemme défavorable pour lui dans tous les cas, il n’y avait qu’une solution : tuer l’empereur. C’est la solution qu’il choisit, avec la complicité…de Marcia, qui démontrait une fois encore que son christianisme était loin des valeurs affichées par son fondateur. C’est elle, en effet, qui offrit à Commode une boisson empoisonnée, insuffisante toutefois pour le faire mourir rapidement, au point qu’il fallut avoir recours à un athlète (Narcisse) pour l’étrangler dans son bain. C’était le 31 décembre de l’an 192, et la grande anarchie commençait. En fait, c’était aussi le début de la fin de l’Empire romain.

Heureux de la mort de Commode, âgé de trente et un ans et dont le règne aura duré onze ans et neuf mois, les sénateurs agirent comme s’ils en eussent été les auteurs en élisant pour lui succéder un de leurs collègues, Pertinax, alors âgé de soixante-sept ans, qui n’accepta cette nomination qu’à contre-coeur, à juste raison. Pour ramener de l’ordre dans les finances, il dut congédier beaucoup de profiteurs, parmi lesquels les prétoriens. Au bout de deux mois de gouvernement (de janvier à mars 193) exercé dans ce sens, on le trouva mort, tué par ses gardes, qui annoncèrent que le trône était aux enchères, et qu’il appartiendrait à celui qui leur offrirait la gratification la plus généreuse.

Evidemment une telle annonce allait déclencher des évènements à la fois loufoques et surprenants. Ainsi, un banquier milliardaire nommé Didius Julianus mangeait tranquillement chez lui quand sa femme et sa fille, qui étaient remplies d’ambition, lui jetèrent sa toge sur le dos en lui ordonnant d’aller miser. Bien à contrecœur, mais redoutant plus encore ces femmes que les inconnues du pouvoir, Didius offrit aux prétoriens trois millions par tête (les millions ne lui manquaient pas !), et le trône lui fut adjugé. Néanmoins, même si le Sénat était tombé bien bas, il ne l’était pas assez pour accepter un tel marché. Du coup il envoya secrètement des appels au secours désespérés aux généraux détachés en province, et l’un deux, Septime Sévère, vint, promit le double de ce qu’avait offert Julianus et l’emporta. Cela provoqua la désolation du banquier, pleurant à chaudes larmes dans une salle de bain, où on vint le décapiter. Sa femme fut veuve, mais se consola très vite parce qu’elle porta à partir de ce moment le titre d’ex-impératrice.

Michel Escatafal


Marc Aurèle, à la fois empereur, infirmier, général et philosophe (2)

Marc AurèlePartie 2

Dans un précédent article, j’avais évoqué cette horrible calamité publique qui fit tant de mal aux habitants d’Italie, notamment ceux de Rome,  la peste. Mais d’autres de caractère privées s’abattirent sur Marc Aurèle, même s’il ne faut évidemment pas faire la comparaison. Il n’empêche, sa femme Faustine fut aux yeux de nombre d’historiens la cause de nombreux tourments pour cet empereur. Cette Faustine, dois-je le rappeler, était la fille d’Antonin, que ce dernier lui avait donné pour femme. Hélas pour Marc Aurèle, elle ressemblait comme une sœur jumelle à la mère dont elle portait le prénom, à la fois dans sa beauté, dans l’enjouement, et aussi dans ses infidélités. Même si personne ne l’a surprise en flagrant délit d’adultère, tout Rome en parlait, y compris en lui trouvant des circonstances atténuantes, notamment le fait qu’elle ait  un mari ascétique et mélancolique, sans doute trop absorbé par son rôle de « premier serviteur de l’Etat ». Pourtant Marc Aurèle était aussi galant homme que son prédécesseur et beau-père, comblant sa femme d’attentions et de tendresse sans la moindre plainte ou récrimination à son égard. Dans ses Méditations, il alla jusqu’à remercier les dieux de lui avoir donné une épouse aussi affectueuse et dévouée. Sur les quatre enfants qui naquirent de ce mariage, une fille mourut, l’autre devint la malheureuse épouse de Lucius Verus, lequel ne se conduisit bien avec elle que le jour où il se décida à la laisser veuve. Quant aux deux jumeaux, dont tout Rome disait que le père était un gladiateur (personnage star de l’époque), l’un mourut en venant au monde, alors que l’autre, le futur empereur Commode (180-192), un des pires qu’ait connu Rome,  était à la fois un superbe athlète et un miracle de beauté, mais aussi désespérant de paresse pour tout ce qui était enseignement. En revanche il avait une passion effrénée du cirque et des luttes avec les fauves. Bon sang ne saurait mentir ! Cela dit, Marc Aurèle l’aimait follement et lui passait tout.

Les morts de la peste et la famine qu’elle provoqua avaient fait de Rome une ville sinistre, qualificatif qui convenait parfaitement à ce pauvre honnête homme qu’était Marc Aurèle, rongé par les insomnies et un ulcère à l’estomac qui, en outre, n’avait pas réparé un malheur qu’un autre s’abattait sur lui. Parmi ces problèmes, il y eut les tribus germaniques qui déferlaient vers ce qui s’appelle de nos jours l’Autriche, la Hongrie et la Roumanie, ce qui obligea Marc Aurèle à se mettre personnellement à la tête des légions. Cette décision fit d’ailleurs sourire bien des gens, car ce petit homme végétarien, pâle et frêle, n’inspirait guère confiance comme meneur d’hommes. Et pourtant rarement les légionnaires combattirent avec autant d’entrain que sous son commandement direct.

 A ce propos, cet homme de paix fit la guerre pendant presque six ans, entre 167 et 173, face aux Marcomans en Norique (Autriche), aux Quades, aux Logobards et aux Sarmates qui, de concert, s’attaquèrent à la Pannonie (Sud de la Hongrie) au point d’atteindre le Nord de l’Italie, avant d’être repoussés au-delà du Danube. Néanmoins malgré d’évidentes dispositions pour faire la guerre, Marc Aurèle n’appréciait guère cet exercice. La preuve, quand se retrouvant seul avec lui-même après une journée de bataille, il n’hésitait pas à écrire dans ses Méditations : « Quand elle a pris une mouche, l’araignée croit avoir accompli un grand exploit. De même celui qui a fait prisonnier un Sarmate. Ni l’une ni l’autre ne s’aperçoivent qu’ils ne sont pas autre chose que deux petits voleurs »…ce qui ne l’empêchait pas le lendemain de recommencer à combattre ces mêmes Sarmates.

Il ne manquait pas non plus de flair politique, comme en témoigne son attitude lorsqu’Avidius Cassius, général en Egypte, se révolta et se proclama empereur (175), alors que Marc Aurèle était en train de couronner en Bohême toute une suite de brillantes victoires. Avidius Cassius était un brillant jeune général, ex-chef d’état- major de Lucius Verus, qui avait battu les Perses en exécutant à la lettre le plan de Marc Aurèle, ce qui avait amené Marc Aurèle à conclure une paix rapide et généreuse avec ses adversaires. Pour ce faire, Marc Aurèle réunit ses soldats, leur dit que si Rome le voulait, il se retirerait volontiers pour céder la place à son concurrent. Mais le Sénat refusa à l’unanimité et, tandis que Marc Aurèle s’avançait vers Avidius Cassius, celui-ci fut tué par un de ses officiers, ce que Marc Aurèle regretta vivement parce qu’il aurait de beaucoup préférer  pardonner à Avidius Cassius. Ensuite Marc Aurèle s’arrêta à Athènes pour un échange de vues avec les maîtres des différentes écoles philosophiques locales et, une fois rentré à Rome (176), y subit bien à contrecœur le triomphe qu’on lui décréta, en y associant Commode, déjà célèbre pour ses exploits de gladiateur, mais aussi pour sa cruauté et son vocabulaire tiré des bas-fonds.

Comme s’il voulait détourner ce jeune homme de ses passions malsaines, Marc Aurèle l’emmena avec lui après avoir décidé de reprendre presqu’immédiatement (177)  la guerre contre les Germains. De nouveau il s’apprêtait à enregistrer une nouvelle victoire définitive quand il tomba malade, ou plus exactement quand il se sentit davantage malade que d’habitude. Il devait l’être, car il ne put rien avaler  ni boire pendant cinq jours. Le sixième jour il se leva enfin, présenta Commode comme nouvel empereur aux troupes alignées, lui recommanda d’étendre les frontières de l’empire jusqu’à l’Elbe, avant de se remettre au lit, le visage couvert de son drap, où il expira (17 mars 180) à Vindobona, là où se trouve la ville de Vienne (Autriche) aujourd’hui. Ainsi finit la vie d’un empereur qui aura laissé la trace d’un des hommes les plus importants de l’histoire de l’Empire romain. Un homme honni des chrétiens parce qu’il organisa ou laissa faire des châtiments qui coûtèrent la vie à des personnages aussi emblématiques que le philosophe chrétien Justin (166) ou encore l’évêque Pothin ou Sainte Blandine dans le cadre des supplices des « Martyrs de Lyon (177). Néanmoins, ses Méditations composées en grec, sous la tente, sans être un grand document de la littérature, contiennent le plus haut code moral que nous ait laissé l’Antiquité. Au moment précis où la conscience de Rome s’éteignait , cet empereur la faisait briller de sa lueur la plus vive.

Michel Escatafal


Marc Aurèle, à la fois empereur, infirmier, général et philosophe (1)

Marcus_aurelius

Partie 1

En l’an 161, Rome allait se donner un empereur de quarante ans, Marc Aurèle, qui lui-même se considérait comme un privilégié de la vie. La preuve, il estimait avoir une grosse dette envers les dieux, pour qui il faisait preuve d’une grande dévotion, lesquels lui auraient légué le meilleur des héritages avec « de bons grands-parents, de bons parents, une bonne sœur, de bons maîtres et de bons amis », tout cela signifiant que dès sa naissance il fut à l’abri du besoin. Parmi ses amis, on mentionnera l’empereur Hadrien qui fréquentait sa maison et l’avait pris en amitié, alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Cette amitié entre la famille de Marc Aurèle et celle d’Hadrien provenait de leur origine espagnole commune.

C’est le grand-père de Marc Aurèle, alors consul, qui s’était occupé du jeune garçon, orphelin de bonne heure, mettant en ce petit-fils tous ses espoirs, du moins si l’on en juge par le nombre de précepteurs dont il le pourvut : quatre pour la rhétorique, deux pour le droit, six pour la philosophie, un pour les mathématiques. Rien que ça ! Parmi tous ces professeurs, celui qu’il préféra fut Cornelius Fronton, le rhéteur…ce qui ne veut pas dire qu’il appréciait la rhétorique. Le droit et l’éloquence étaient ce qui lui plaisait le moins chez ses concitoyens. En revanche il se prit très vite de passion pour la philosophie, plus particulièrement la philosophie stoïcienne qu’il voulut étudier, mais aussi pratiquer. A douze ans, il fit supprimer le lit de sa chambre et dormit sur le carreau nu, s’astreignant à un régime draconien, ce qui ne manqua pas d’influer sur sa santé, sans toutefois en être trop affecté. Enfin, il n’a cessé de remercier les dieux de l’avoir gardé chaste jusqu’à dix-huit ans et de réprimer l’instinct sexuel.

S’il ne devint pas prêtre du stoïcisme, comme on en trouvait à Rome, c’est uniquement parce qu’Antonin l’avait fait « César », lorsqu’il n’était encore qu’adolescent en même temps que Lucius Verus, fils du Verus qu’Antonin avait désigné comme son successeur, mais qui était mort avant lui. Lucius était un homme du monde, grand séducteur, consacrant une bonne partie de son existence au plaisir, au point d’en perdre la tête. Cela explique pourquoi il accepta sans problème le fait qu’Antonin, en un second temps, l’exclût pour désigner comme « César », le seul Marcus. Celui-ci, en souvenir du désir d’Hadrien, n’en convia pas moins Lucius à partager le pouvoir avec lui et lui donna en mariage sa fille Lucile. Une loyauté pas toujours payée de retour jusqu’à la mort en janvier 169 de celui que certains désignent comme co-empereur.

Lorsque Marcus fut couronné tous les philosophes exultèrent, voyant dans son triomphe, leur propre triomphe, et en sa personne un réalisateur d’utopies. Mais ils se trompaient,  car Marcus ne fut pas ce que l’on appelle de nos jours « un homme d’Etat », faute de comprendre l’économie, notamment les problèmes budgétaires. En revanche de l’apprentissage qu’il avait fait sous Antonin, conservateur éclairé, réaliste et un peu sceptique, il avait tiré un enseignement sur les hommes.  Il savait notamment que les lois ne suffisent pas à les rendre meilleurs. De fait, s’il continua la réforme des codes entreprise par ses deux prédécesseurs, il le fit tellement a minima qu’il donna réellement l’impression de ne pas croire aux avantages qu’on en tirerait. En fait, comme tout moraliste qui se respecte, il se fiait davantage à la vertu de l’exemple, en menant une vie ascétique que ses sujets admirèrent…mais sans chercher à l’imiter.

Les évènements pendant le règne de Marc Aurèle ne lui furent guère favorables. A peine monté sur le trône, les Anglais, les Germains et les Perses, encouragés par l’indulgence à leur égard d’Antonin, commencèrent à menacer les frontières de l’Empire. Marcus envoya en Orient Lucius Verus à la tête d’une armée, idée saugrenue entre toutes en raison du caractère volage de l’intéressé. Ainsi à Antioche, Lucius rencontra la Cléopâtre locale, appelée Panthée, femme d’une beauté parfaite. Certains historiens font la comparaison de cette idylle avec celle de Marc Antoine pour Cléopâtre, à la différence que Marc Antoine avait un courage et un génie militaire dont était dépourvu Lucius. Résultat, ce dernier finit par perdre toute  raison devant cette pure beauté.

Marcus ne protesta pas contre le comportement de Lucius Verus, qui continua à faire le joli cœur avec Panthée, tandis que les Perses allaient et venaient en Syrie. Il se contenta d’envoyer discrètement un plan d’opérations au chef d’état-major de son collègue, Arvidius Cassius, avec ordre de l’exécuter strictement. Ce plan révélait, dit-on, un grand talent militaire. Cela n’empêcha pas Lucius Verus de continuer à faire la fête à Antioche pendant que son armée battait brillamment les Perses. En fait il n’en reprit le commandement que pour se faire couronner de lauriers le jour du triomphe que Marcus lui fit décerner. Hélas, en même temps que les dépouilles de ses ennemis vaincus, il rapportait à ses compatriotes un terrible cadeau empoisonné : les microbes de la peste dite antonine.

Ce fut un horrible fléau qui, rien qu’à Rome, tua deux cent mille personnes. Galien, le plus célèbre médecin de l’époque, raconte que les malades étaient secoués d’une toux affreuse, se couvraient de pustules et avaient l’haleine empestée. Toute l’Italie fut contaminée, des villes et des villages furent  privés d’habitants, les gens remplissaient les sanctuaires pour invoquer la protection des dieux et plus personne ne travaillait. A la suite de l’épidémie, la famine finit par devenir une vraie menace pour Rome et l’empire. Du coup, Marc Aurèle n’était plus seulement un empereur, mais un infirmier qui n’abandonnait pas, ne fut-ce qu’une heure, les salles d’hôpitaux, avec tous les risques pour sa propre santé, la science de l’époque n’offrant aucun remède pour vaincre le fléau.  Nous étions en l’an 166.

Michel Escatafal


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